Migration de travail ou "trafic d'enfant" ? Mise en perspective historique: le cas du Pays Dogon
10me Assemblée générale du CODESRIA 8-12 décembre 2002, Kampala, Ouganda
Isaie Dougnon
In Mali the Ministry for the Promotion of Women, Children and the Family asked aid donors for $ 1.100.000 in 2000 to fight against the traffic in Malian children in a neighbouring country, Côte d’Ivoire. The issue has been so much in the spotlight in state and private media that it has even edged out Aids and poverty. The regions of Sikasso, Ségou and Dogonland are the preferred areas for the child trafficking. The ethnic groups which are caught up in it are the Dogon, Bamana and the Senufo. Dogonland, to go by the studies undertaken by the Ministry, is one of the areas where the child trafficking seems to be more intense. The administrative areas of Bankass, Koro, Douentza and Bandiagara are, according to the same studies, the purveyors of "cheap children" towards Côte d’Ivoire, Sikasso and Bamako. When the Ministry goes as far as to apply for funding for a project with the title child trafficking in Dogonland that means that Dogon peasants particpate in one way or another in it. Is there really a system of recruitment, transportation and sale of children from Dogonland to Côte d’Ivoire or to other towns in Mali? Do Dogon peasants really participate in this trade? The peasants themselves have a clear answer to the accusations: "All that we have known since the time of the Whitemen is rural exodus or the migration of young people; if there is any traffic at all, then it takes place in the countries where our children go, not here among us". This practice is not new. Migrants’ accounts as well as colonial reports (British and French) have repeatedly referred to the nature and consequences of the exploitation of young migrants in search of work. In Dogon bara gunu, which literally means "pick and load", refers to the way in which migrants, on their beaten paths to the centres of colonial labour, were contacted by recruiters and loaded on to lorries. "Bara goonu", by contrast, which literally means "pick and seize", refers to the act of taking migrants from their employers and bringing them home. In this paper we shall attempt to show that what is today known as " child trafficking in Dogon Land" is as old a practice as migrant labour was in the colonial period.Abstract:
Introduction
Au Mali, le Ministère de la Promotion de la Femme, de l'Enfant et de la Famille a demandé aux Bailleurs de Fonds, une somme de 824. 000.000 de francs CFA en l'an 2000 pour combattre le trafic des enfants maliens dans un pays voisin, la Côte d'Ivoire. La question a pris une telle ampleur dans les médias d'État et privés qu'elle a submergé celle du sida et de la pauvreté.
Les régions de Sikasso, de Ségou et le Pays Dogon sont cités comme les zones de prédilection du trafic d'enfants. Les ethnies concernées sont les Bamana, les Senufo et les Dogon. Les ONG, les administrateurs, les agents de sécurité et les paysans multiplient les forums pour trouver une solution au fléau.
Le Pays Dogon, selon les enquêtes du Ministère, est l'une des zones où le trafic d'enfants serait le plus intense. Les cercles de Bankass, Koro, Douentza et Bandiagara seraient des pourvoyeurs "d'enfants à bon marché" en direction de la Côte D'Ivoire, de Sikasso, de Bamako et même de la Mecque, en Arabie Saoudite.
Selon la Consul de Grande Bretagne au Mali, un documentaire sur le trafic d'enfants au Pays Dogon a été diffusé dans son pays. Les images auraient suscité l'indignation des Maliens résidant à Londres. Certains ont jurés que les Dogon du Mali ne sont pas capables d'une telle atrocité à l'égard de leurs propres enfants.
Jusqu'à quel âge est-on enfant et qu'appelle t-on "trafic d'enfant"? Les experts
de l'UNICEF considèrent, comme enfant, toute personne âgée de zéro à dix
huit ans. Selon un Rapport de la Direction Nationale de la Promotion de
l'enfant et de la Famille:
Le trafic d'enfants est défini comme tout acte comportant le recrutement, le transport, le recel, la vente d'enfants à l'intérieur des frontières nationales ou à l'étranger. La finalité du trafic d'enfants est multiples: l'exploitation sexuelle, l'adoption, la main d’œuvre, les activités délictueuses, la mendicité, les conflits armés, le sport, le mariage et le trafic des organes. (Rapport de l'enqête prospective dans les régions de Sikasso, Ségou, Mopti ; juin 2000)
Existe t-il réellement un système de recrutement, de transport, de recel, de vente d'enfants du Pays Dogon vers la Côte D'Ivoire ou vers d'autres villes du Mali ? Les paysans du Pays Dogon prennent-ils part à une cette négoce ?
Nous avons abordé certains paysans avec la question: Comment êtes-vous arrivés à vendre vos enfants ? Leur réponse :
Non il n'y a pas de trafic d'enfants à Bankass. Se sont les ONG qui nous ont dit qu'il y a trafic et qu'elles font nous aider à le combattre. Ce que nous connaissons depuis le temps des Blancs c'est l'exode rural ou la migration des jeunes, s'il y a trafic c'est au pays où vont nos enfants, pas chez nous.
Ce discours des ONG, si commun depuis les années 1980, sur l’Afrique se fait dans le sillage de la mode changeante des thèmes : excision, trafic d’organes, travail des enfants, droit de la femme et de l’enfant, programme nationale de solidarité, etc. La définition du "trafic" d’enfant donnée ci-dessus souffre d’une distorsion historique : extrapoler un fait d’un long passé dans une tendance contingente. La difficulté que l’on a avec cette définition est qu’elle ne différencie point l’exode, le travail des enfants et le "trafic" proprement dit. Par exemple, des pratiques aussi séculaires que les écoles coraniques ambulantes ont été présentées comme un système organisé de trafic d’enfants. Si on ignore cette ambiguïté, on prendrait tout mouvement de jeunes et de leur travail dans un milieu plus ou moins éloigné de leur village natale comme les effets du trafic d’enfants. Selon ce raisonnement, tous les maux des jeunes ruraux en ville sont causés par le "trafic" : la pédophile, proxénétisme le mauvais traitement salarial (les filles domestiques gagnent dans les familles de Bamako entre 3000 et 7500 mille francs CFA) l’utilisation des enfants de 7 à 10 ans, en qualité de guides, par les mendiants aveugles ou trop vieux.
Malheureusement, nous avons n’aucune statistique fiable indiquant le nombre distinct d’enfants volontairement arrivés en ville et ceux qui ont été réellement vendus. Les enquêtes réalisées au Pays Dogon, à Sikasso et en Côte-d’Ivoire ont été si rapides en vue du décaissement de fonds pour l’action qu’on a des doutes sur leur fiabilité. Le Ministère de la promotion de la femme, de la famille et de l’enfant estime que le nombre d’enfants maliens illégalement exploités en Côte-d’Ivoire s’élève à 15.000. Ces enfants proviennent des régions les plus démunies en infrastructure économique et pédagogique. C’est le cas du Pays Dogon dans la région de Mopti. Selon la Direction régionale de la femme de l’enfant et de la famille, en 2001, sur 523 enfants rapatriés, 128 étaient de Mopti dont 92 de Bankass, au Pays Dogon.
Les agents de l’Etat et des ONG ont attiré l’attention des Bailleurs de Fonds sur l’aspect éthique et économique de la pratique. Leur raisonnement en témoigne : le trafic d’enfant est une pratique inacceptable et doit être par conséquent banni. Cependant elle a des racines solides : les pays pauvres comme le Mali, où dans les zones rurales, plus de 60% des enfants ne font pas à l’école en constitue la proie facile. Cette extrême pauvreté rurale favoriserait l’achat, le transport et la vente des enfants dans les zones à économie de plantation. Ce commerce se ferait avec la complicité des parents ou de leurs proches. Le trafic devient alors une stratégie de survie pour les familles pauvres. Pour ce qui concerne son élimination, on croit qu’elle serait possible par l’implication des agents de sécurité (la police et la gendarmerie), les parents et les employeurs ou acheteurs (en particulier, les gros planteurs ivoiriens). Est-elle possible avec l’effort des trois catégories d’acteurs ci-dessus cités ?
Comme on l’a vu ailleurs, les paysans nient avec force leur implication dans l’odieux commerce de leurs propres enfants. Il reste à supposé que le trafic est fait par des gens qui viennent kidnapper les enfants dans les villages. Mais on sait que cela est terminé depuis la période coloniale. Comment arrive t-on alors à vendre des enfants Maliens dans les plantations ivoiriennes et ailleurs ? Faudrait-il supposé que se sont les enfants eux-mêmes qui se "vendent" ? Non. En fait ce qu’on appelle "trafic" ne sont que les dangers, les conséquences fâcheuses ou la désillusion de l’exode rural.
Nombre de jeunes, animés d’un vif désir de partir pour la ville, de travailler afin d’avoir de quoi subvenir aux besoins personnels et familiaux tombent dans les pièges tendus par les employeurs et intermédiaires criminels.
Dans les documents officiels ou celui de l’UNICEF, est enfant, tout jeune égal ou moins de 18 ans. Comme on le verra tout de suite la migration saisonnière ou l’exode rural est le fait des jeunes garçons âgés entre 14 à 30 ans et des filles entre 13 et 18 ans. Ces derniers décident eux-mêmes de partir. Aucun parent ne peut interdire son fils ou sa fille de partir, car l’exode est devenue une coutume villageoise.
Une étude de l’origine de la migration et de son évolution peut, seule, permettre de pousser plus en avant l’analyse. De ce point de vue nos avions déjà suggéré que la situation migratoire a totalement changé à partir des années 1970 et 1980.
Le trafic définit plus haut, limite la discussion, à une petite, bien que facilement traitable, portion du problème de la migration des jeunes filles et garçons qui prend des proportions importantes à partir des années 1980. Vouloir combattre le "trafic d’enfant" en dehors de son contexte historique est une utopie.. Il n’est qu’un élément structurel des relations de savoir et de pouvoir entre les citadins et les paysans.
Exode et description paysanne du "trafic d'enfant"
Au Pays Dogon, l'exode saisonnière ou la migration est le fait de jeunes garçons et de jeunes filles âgés de quatorze à vingt cinq ans. La tendance montre que les zones de fortes production agricoles et les villes sont les pôles d’attraction de jeunes filles et jeunes garçons (dans les villes du Mali et en Côte d’Ivoire).
Selon M. Paul Sodio, un vieil instituteur et maire de la localité, " la migration des jeunes Dogon s'est généralisée depuis les années 1970-80 grâce à l'avènement de la voiture, le rapprochement des citadins et des villageois. Fait nouveau, le nombre de jeunes filles migrantes à l'intérieur du Mali est devenu plus important que celui des garçons qui était dominant avant les années 1990." Il a ajouté que les jeunes qui partent pouvaient tomber dans la main de mauvais employeurs ou d'autres gens véreux qui vendent leur force de travail. Les parents du migrant n'ont aucune responsabilité dans cette affaire.
De nombreux chefs de famille ignorent même la destination suivie par les enfants. Ils les ont beau déconseillés en leur disant qu'ils partent pour des régions où leurs prédécesseurs ont été honteusement exploitées et d'où ils sont revenus plus pauvres, ils s'en vont tout de même. Les parents n'ont aucun pouvoir sur eux. Ils partent un beau jour sans prévenir qui se soit. Parfois une vingtaine de jeunes d'un même village quittent le même jour. Comment peut-on ainsi parler de trafic d'enfants dans la zone de départ du migrant ?
En effet, nombre de paysans étaient choqués d'entendre des allégations selon lesquelles il y a des parents qui seraient complices de la vente de leurs enfants aux "commerçants de la main d’œuvre".
Soumettre aux bailleurs de fonds un projet intitulé "trafic d'enfant au Pays Dogon", signifie de facto que les paysans Dogon y prennent part d'une façon ou d'une autre. Dans tous les cas, c'était ce cas de figure qui a été projeté au public britannique. Un tel projet constitue, selon les paysans, une grossièreté dont sont responsables certaines ONG en quête d'argent pour leurs propres poches.
La pratique n'est pas une nouveauté. Les récits des migrants comme les Rapports coloniaux (britanniques et français) ont mentionné à plusieurs reprises la nature et les conséquences de l'exploitation des jeunes migrants en quête du travail. C'est une réalité bien connue au Pays Dogon. Les anciens immigrés en parlaient au village et avertissaient les jeunes candidats à l’exode contre un tel danger. Les paysans étaient conscients que migrer à cette époque c’est aller à ses risques et périls. Plusieurs chansons locales traduisent les dangers quitter le village natal. Au Pays Dogon il existe une notion qui désigne ce qu'on appelle aujourd'hui "le trafic d'enfant" et une autre, le rapatriement des travailleurs dans leurs villages d'origine.
1. En dogon bara gunu, littéralement, ramasser et mettre, désigne la manière dont les migrants, sur leurs route vers les centres de travaux, sont contactés par des recruteurs en camions. Ces derniers les proposent du travail, et un salaire stimulant. Une fois le contrat verbal soit conclut, les migrants sont embarqués dans la voiture et placés en état d'esclave dans un champ de cacao ou de café d'où ils sont libérés par une tiers personne ou ils s'enfuiront d'eux-mêmes plus tard.
2. Par contre bara gonu littérallement, ramasser et enlever, désigne le processus contraire, c'est-à-dire le fait de retirer les migrants de chez leurs employeurs et de les ramener de force à la maison. Ces dernières années, au Pays Dogon, la recherche et les rapatriement des enfants se sont organisés par un village ou une association de village. Par contre, pendant la période coloniale, c'étaient les migrant eux-mêmes qui s'organisaient pour le retour de leurs confrères en situation d'esclave dans le pays d’accueil.
Nous verrons plus loin, comment l'administration coloniale avait institué des textes juridiques pour interdire le travail des enfants, Juvenules employment et l'exploitation des migrants par les planteurs africains, qu'ils désignaient par l'expression de"illegal recruitment".
Ce qu'on présente, tambour battant, comme un nouveau désastre appelé sous le nom de " trafic d'enfant" est aussi vieux que la migration elle-même.
C’est le cas des marabouts, cités comme des acteurs importants dans l’exploitation du travail des enfants et même dans leur mise en esclavage. Tout récemment l’Office du Niger a été désigné comme étant le lieu où s’est développé le trafic des jeunes élèves coraniques. Ces jeunes enfants ont été selon les agents de l’Etat, ‘vendus’ par des marabouts du Burkina Faso et du Mali aux exploitants tout aussi méthodiquement que les enfants Dogon, Sénoufo et Bamanan aux planteurs ivoiriens. Ces enfants repiquent, chassent les oiseaux et travaillent quelques fois dans les jardins. Peut-on accuser les exploitants d’avoir pris part au trafic d’enfant ? Non. Depuis l’introduction de cette technique dans les années 1980 les femmes et les enfants de l’Office du Niger en ont fait leurs activités à eux. Les maîtres coraniques qui sillonnaient la zone à cause de sa forte population islamisée en profitaient pour engager leurs élèves dans ce travail. Cela n’est nullement différent de la corvée de mendicité dont le butin revient au maître.
Les parents qui confient leurs enfants aux maîtres coraniques sont souvent bien avertis que ceux-ci seront exposés à la misère, au dénuement et à l’exploitation pour satisfaire, par une mendicité et un travail excessifs la cupidité de leurs maîtres.
Aborder la question du trafic d’enfant dans une perspective historique, en recourant aux récits des migrantes et aux archives, épargnera aux chercheurs et aux ONG et à l’Etat de vouloir "ré-inventer la roue" en ce qui concerne le diagnostic et les moyens de lutte. Analysons les récits des migrants des années 1920-1950 vers la Gold Coast ou le Sud du Mali sur le sujet.
Un nouveau nom pour une vieille pratique
En décembre 1927, au cours de sa visite sur le marché de San, le Comandant du Cercle avait rencontré un paysan Bobo du nom de Kabai Kamaté qui prononçait des mots anglais. À la question où avait-il appris cette langue, M. Kamaté a répondu qu'il a passé dix huit mois en Gold Coast comme un scieur de long.
Selon M. Kamaté, les Mossi y étaient très nombreux ainsi que les migrants originaires de la Côte- d'Ivoire. Il a ajouté que lorsque lui et ses collègues avaient franchi la frontière française dans la subdivision de Pô, en Haute-Volta, actuel Burkina Faso, de nombreux Africains se disputaient les émigrants. Ils les proposaient du travail dans leur service. Selon M. Kamaté il n'y avait aucun Européen parmi ces recruteurs. Ils étaient cependant tous envoyés par des commerçants de nationalité anglaise.
Les migrants du Pays Dogon ont affirmé qu'à l'époque, les ethnies qui acceptaient de travailler dans la brousse, les Mossi, les Dogomba et les Frafra étaient victimes des recruteurs locaux de la Gold Coast. Recrutés, en cours de chemin, ces émigrants travaillaient dans les plantations pendant un an sans paye. C'est le cas de ce paysan, honteusement exploité en 1937 à Sikasso, dans le Sud du Mali, par un producteur de noix de cola.
C'était l'impôt qui nous fatiguait. Mes parents étaient morts. Mon oncle était le chef du village de Yugo. J'ai quitté le village à la recherche de l'impôt. J'ai d'abord travaillé à Banjugu où j'ai fait le désherbage durant deux mois. Avec cet argent je suis allé à Mopti à pied. Là un homme m'a proposé du travail dans son champ de noix de cola à Sikasso. J'étais avec un Mossi. On a travaillé toute l'année, l'homme nous a payé. On a appris qu'en fin de compte l'employeur tuait ses employés. Une nuit, le Mossi et moi, nous avons pris la fuite. Je me suis ainsi retrouvé à Abengoro en Côte-d'Ivoire où j'ai travaillé six mois dans les champs de cacao, puis en Gold Coast en 1939.
Au Ghana, le Hogon de la colonie Dogon de Kumasi recrutait au compte des riches planteurs Ashanti. Tous les immigrés interviewés étaient unanimes sur la question. C'était chez lui que transitaient à l'époque, les Dogon, les Peul, les Bamana et d'autres. Il serait l'ami personnel du Asantehene, le roi des Ashanti et d'autres chefs locaux.
Qui est ce Hogon recruteur ? Originaire du village de Quilègu (Cercle de Bandiagara), Amadou Kuriba, serait né vers 1880. Il était connu sous le nom de Amadou Kado. Il est arrivé à pied en 1906 à Ouagadougou puis en Gold Coast en 1908. Lorsque Amadou arrivé en Gold Coast il n'y avait pas "le travail du Blanc" Il a traversé l'eau de Yadji (la Volta) à pied. Il avait travaillé dans les champs à Atibobo, un petit village, à sept km de Kumasi. Il produisait des tubercules. Quelques années après, il est parti se faire employer dans les mines à Bantakou. C'était l'époque des piques et des pelles, c'est-à-dire du travail à la main. Des mines de Bantakou, M. Kuriba est parti pour celles de Same-Prestia, de là il s'est installé à Kumasi, quelques années après il est revenu dans les mines, mais cette fois-ci à Obuasi. Après avoir économisé un peu d'argent il était revenu à Kumasi où il exerçait le métier de tailleur. À son arrivée, Kumasi était une petite bourgade avec seulement trois quartiers : Odjoun, Bantouma, Ambron. Selon sa deuxième femme, originaire du Pays Dogon, presque 90% des migrants de ce pays logeaient chez son époux avant de continuer sur Accra, Obuasi, Takoradi, Samé-Prestia, N'Suta ou Takwa-Aboss. Certains migrants dormaient dans le vestibule, d'autres dans des maisons construites pour la circonstance. C'était les chauffeurs du Ghana qui les transportaient chez eux. On leur donnait son adresse depuis le Pays Dogon. A la gare, il leur suffisait de prononcer son nom afin que le taximan les dépose chez lui. Il y avait d'autres qui empruntaient les voitures comme "arriver-payer". Amadou Kado remboursait les chauffeurs et donnait souvent l'argent de poche aux migrants, mais tout cela n'était pas gratuit. Les migrants s'en rendaient compte lorsque qu'ils se retrouvaient, forcés de travailler dans la brousse de Kumasi.
Les Peul, les Sonhrai, les Haussa, lui confiaient leurs animaux, c'était un grand courtier. Il était si aisé qu'il possédait un boubou doré. Il avait épousé quatre femmes : une haussa, une Gonja, une Dogon et une Peule qui a fui son mari, attirée par sa richesse.
Il n'a jamais été intronisé comme Hogon de la communauté Dogon. Selon lui, il n'avait pas besoin. Accueillant chez lui un si grand monde, il a dit qu'il était devenu Hogon par la grâce de Dieu et la force des choses. Il était père de 17 enfants dont quatre filles, les descendants de Amadou Kado, sont au nombre de 113 dont un vit au Japon et marié à une japonaise.
Selon certains migrants, la richesse de Amadou Kado, proviendrait de la "vente" de nombreux migrants aux riches planteurs ashanti. Comment détournaient-ils les migrants de leur marche vers les mines pour les plantations ?
De Kumasi aux champs de café et de cacao
La ville de Kumasi, était une étape incontournable pour les migrants qui partaient vers les régions côtières de la Gold Coast. La voie principale (route de poisson) qui part de Koro à Accra passe par Kumasi. C'est à Kumasi que les migrants s'informaient de la disponibilité du travail, des lieux où étaient employés leurs frères du village. C'était une ville mythique au Pays Dogon. Tous les jeunes qui migraient en Gold Coast rêvaient de voir d'abord Kumasi avant de partir pour Accra, Obuasi, Sekondi et Takwa-Oboss.
Le Hogon des Dogon de Kumasi, hébergeait presque totalité de ces migrants. Il proposait à ces derniers d'aller travailler dans les champs de café, de cacao ou de tubercules. Nombre d'entre eux acceptaient. C'était le cas de ce groupe de 12 migrants. L'un d'eux raconte comment le Hogon les a fait partir pour la brousse :
Lorque nous sommes arrivés chez Amadou Kado, il nous a dit qu'il y avait pas de travail dans la ville de Kumasi. Il nous a proposé d'aller en brousse. Nous avons accepté sa proposition. Il a demandé à un Zerman de nous conduire sur le lieu du travail. C'était un travail de contrat. L'entreprise, dirigée par des Blancs, construisait une route entre Bogsaye et Awonso. On a travaillé quatre jours. On nous donnait pas à manger. Nous avons arrêté de travailler. Nous avons remis les matériels aux Blancs qui ont refusé de nous payer pour le travail accompli. De là, nous sommes partis à pied à Dugon où nous savons séjourné trois jours chez un Mossi de Nangadourou (Cercle de Koro). Lorsqu'on était chez le Mossi, le Zerman nous a réjoint. Il nous a demandé de retourner au travail car il a donné de l'argent à Amadou Kado. On lui dit que personne d'entre nous n'est le fils de Amadou Kado, et qe s'il insistait on va le frapper jusqu'à la mort. C'était le travail de Amadou kado, vendre les migrants au plus offrant.
Entre les 12 migrants et leur logeur il y a un intermédiaire, le recruteur: un Zerman, originaire du Niger. Celui-ci cherchait des travailleurs pour le compte d'une entreprise privée. Tous les recruteurs, à cette période, s'adressaient aux gens chez lesquels descendait la majorité des migrants. Se sont en général les leaders des communautés immigrées. En plus des planteurs Ashanti, les recruteurs travaillaient pour les entreprises privées, notamment libanaises et italiennes. Ces employeurs donnaient de l'argent aux recruteurs et traitaient les migrants comme des esclaves. Ces derniers trouvaient leur salut dans la fuite. M. Guindo, qui avec trois de ses camarades, sont retournés à Kumasi chez Amadou Kado. Ils avaient quitté Sekondi où ils disaient qu'il y avait trop de sorcellerie au sein de la communauté du Pays Dogon. Le lendemain de leur arrivée, le Hogon leur a demandé de partir dans la brousse des Ashanti. Ils ont dit non. Il leur avait demandé de quitter sa maison s'ils ne voulaient pas travailler pour les Ashanti. "C'était toujours comme ça, tu acceptes de travailler pour ses amis Ashanti ou tu quitte sa maison" disait M. Guindo. Un autre, a raconté sa marche du Pays Dogon vers la Gold Coast.
Une nuit, nous avons dormi chez le traître, Amadou Kado. Il vendait les Dogon aux Ashanti. C'était pendant la Deuxième Guerre Mondiale, le travail de l'or était difficile à trouver. Amadou Kado nous a proposé de travailler chez les Ashanti. Je lui ai dit, il faut que je vois d'abord mon frère qui travaillait à Obuasi. Il m'a dit, tu es venu travailler ou voir ton frère ? J'ai répliqué: il faut que mon frère sache où je me trouve en Gold Coast. Quelques instants plus tard, il a fait venir des Ashanti qui n'ont pas pu nous convaincre. Il nous a dit de quitter sa maison. Je suis aller m'asseoir dehors. Il est venu me chasser de là en disant que c'était encore sa place. J'ai dit non. Il a voulu me battre. À cinq heure du matin, nous avons acheté à manger et nous sommes partis pour Obuasi. Il disait que les hyènes font nous manger
Notre guide, Arjuma Din, qui est arrivé à Accra en 1963 avait séjourné chez Amadou Kado. Grâce à leurs liens de cousinage à plaisanterie Il s'est permis de lui dire : "Au Pays Dogon, les populations savent que tu vends des gens aux Ashanti." Il lui a répondu : "ha bon ! Mon nom est si gâté au pays ? Toutes les mauvaises choses que je fais au Ghana sont-elles connues au Pays Dogon ? Alors je fais me corriger, je ne ferais plus aucun mal aux Dogon qui viennent ici."
Amadou Kado verserait chaque année une certaine somme au chief des ashanti. Un jour, les Dogon auraient mis la main sur une de ses lettres sécrètes qu'il a adressé au chief . Dans cette lettre il racontait de ses amitiés avec le chef suprême de Kumasi et les chefs de province et de comment il pourrait leur venir en aide en matière de main d’œuvre.
Selon plusieurs témoignages, le Hogon de Kumasi avait énormément souffert pendant les derniers mois de sa vie. Ces deux yeux seraient tombés et une partie de son corps pétrifiait. Son corps était devenu vert. Il disait que ses os le piquait. Il a raconté tous ces crimes avant de mourir.
Les paysans, les gens faibles sont enclins à la justice divine. Ils y trouvent leur consolation. À l'Office du Niger, les paysans parlaient ouvertement de comment nombre d'encadreurs ont mal fini leur vie, pour les avoir exploiter et maltraiter. Ils racontaient avec détails les maladies intraitables dont sont morts certains moniteurs. Par contre ceux qui sont vivants ont du mal à joindre les deux bouts, car leurs récoltes sont toujours déficitaires. "Ils sont maudits" disaient-ils.
Ceux qui ont été "vendus" sur leur route vers le Sud de la Gold Coast
Tous les migrants ne sont pas "vendus" à Kumasi ou sur d'autres lieux. Nombre d'entre eux sont recrutés sur la route par des chauffeurs qui circulaient entre le Soudan et la Gold Coast. C'est le cas de Seydou Amasongo Dolo et de quatre de ses confrères qui avaient quitté Sangha, leur village en 1939.
Au Pays Dogon, pendant l'hivernage, on cultive. Pendant la saison sèche certains jeunes font à Ségou, d'autres à Bamako. Nous, nous avons choisi Mopti. De Mopti nous sommes partis à Bobo-Dioulasso où on vendait de la viande. Nos clients étaient surtout des Sonhraï, souvent ils achetaient, souvent non. L'argent récolté était insuffisant pour payer le transport jusqu'à Kumasi. On a décidé de marché. On ne marchait que de nuit, le jour on se reposait. C'est parce qu'à cette période on vendait les gens. On n'avait peur d'être pris et vendus. Malgré toute notre précaution, un Peul nous a vendu à un Ashanti. Ce Peul qui était dans un camion avec un chauffeur Ashanti nous a trompé. Il a dit qu'il va nous conduire chez Amadou Kado, le Hogon de Kumasi et il se fera remboursé par lui. Ainsi nous sommes montés dans la voiture. À moins d'une heure, on arrive dans un village dont j'ignore le nom. Le Peul nous a dit de descendre car on est arrivé. Le chauffeur nous a dit : Vous êtes chez mon père et vous aller travailler pour lui. Nous avons dit, mais c'est pas comme ça que nous avons conclu. Ils ont dit c'est comme ça et ils se sont mis à nous frapper. Le chauffeur a demandé aux villageois qui voulait acheter des personnes. Il y avait dans le village un Ashanti musulman qui a dit qu'il a besoin de travailleurs. Ce dernier a donné de l'argent au chauffeur et nous a conduit chez lui. Lorsque la nuit est tombée, nous avons fui. Ils nous ont rattrapé et nous avaient frappé jusqu'au village. Un Peul a écrit nos noms et a dit que si nous fuyons ils font nous retrouver. Le Jeun était proche, le chef de famille a acheté un mouton que je gardais, car j'étais le seul musulman du groupe. Les autres travaillaient aux champs. Durant deux mois, ils labouraient sous les cacao. Le repas était mauvais. Trois jours avant le Ramanda, en pleine nuit, j'ai réveillé mes camarades et j'ai dit, fuyons. On a pris la route, on ne marchait que la nuit, le jour on se cachait dans la forêt. On a ainsi marché un mois avant d'arriver à Kumasi.
La pratique du trafic tel que l’expriment clairement les récits des migrants, a été un système d’exploitation courant sur les lieux travaux à l’époque coloniale, une véritable mise en esclavage. Incapables de concurrencer les employeurs européens certains riches planteurs Africains procédaient la méthode qui rappelle l’esclavage. Il nous suffit, pour notre but, d’emprunter aux rapports des Inspecteurs coloniaux.
Les mesures coloniales de lutte contre le recrutement illégal et l’exploitation du travail des migrants
En Gold Coast
Jetons maintenant, un coup d’œil sur les rapports coloniaux relatifs au "trafic" d’enfant. Ces rapports sont issus d’observations personnelles des Inspecteurs de travail ou de la police des frontières. Ils confirment l’ampleur de la mise en esclavage de nombreux pauvres migrants dont l’objectif était de revenir à la maison avec quelques pécules ou objets de prestiges.
Les Inspecteurs anglais de travail employaient le terme de illegal recruitment pour désigner le système. Le Annual Report 1938-1939 contient une description claire :
The recruitment of labour is at present carried out in a haphazard manner by messengers working without official authorisation. This naturally leads to many irregularities, both labourers and employers being unscrupulously deceived and cheated; there have also been instances of exploitation of the capitation fee by a recruiter who has arranged for the labourers to leave work as soon as he has received payment.
Il ressort de cette citation que le commerce du travail humain ne profitait pas forcément aux employeurs. Ils en étaient souvent les victimes.
Le plus révélateur des Rapports est celui de Dickinson R. J., Inspecteur en chef du Travail de la Gold Coast. Il a mentionné dans son rapport l'ampleur et les conséquences que prenait cette forme de recrutement. À l'occasion de sa tournée, en 1938 dans le Northern Territories, il a signalé qu'en plus des autochtones plusieurs centaines de migrants, originaires des possessions françaises, seraient victimes des chauffeurs véreux qui travaillaient pour les riches planteurs de la région de Kumasi. Il a écrit en substance : Recruiting in the Northern Territories of the Gold Coast is illegal but it is still surreptitiously and illegaly carried on by lorry drivers and others Africans for Africans.
Le Northern Territories étaient en effet, une zone propice pour ces chauffeurs en quête de travailleurs. C'est dans cette localité que les migrants, originaires du Soudan français, ressentaient les premières fatigues physiques et manquaient de provisions alimentaires. Ils cherchaient souvent à travailler dans des villes comme Bolgatanga, Tamale, Bole, Wa pour avoir quelques sous et continuer leur route.
A Bolgatanga, un groupe de six migrants du Pays Dogon ont rencontré un chauffeur. Celui-ci leur a promis que s'ils avaient six Shilling il les conduirait jusqu'à Kumasi. Les jeunes paysans ont payé les six Shilling. À l'approche de Kumasi, le chauffeur leur a dit que la somme était trop petite. Et qu'il ne pouvait pas les libérer. Il les a transportés dans un petit village. Les migrants ont été faits domestiques dans un champ. Ils ont été divisés en deux groupes de trois pour les empêcher de se regrouper et de fuir. Chaque groupe travaillait dans deux champs éloignés l'un de l'autre. Après deux semaines de travail un des groupes a rejoint l'autre et c'était la désertion. "On ne marchait que la nuit car si on marchait le jour ils font nous rattraper" disait Aly Temin l'aîné du groupe.
Le souci de l'administration coloniale britannique de combattre le recrutement des Africains par des Africains, n'était pas guidé par une philanthropie quelconque mais par sa volonté de monopoliser la main-d’œuvre africaine bon marché en provenance des Northern Territories et des colonies françaises voisines.
L’administration coloniale autorisait les Compagnies Minières d’utiliser les chefs des communautés migrantes pour recruter des travailleurs. C’est le cas du chef Mossi de Kumasi. Ce passage colonial en dit quelque chose :
The bearer Dowduah is chief of the Moshi in Coomassie and has been engaged by the Chamber of Mines to recruit Moshi boys in Ashanti for work on the Mines. As the Mines are very short of Labour any assistance which can be given will be appreciated. Dowduah has been given a letter from the chamber of Mines clearly stating the terms under which he is to recruit. This chief recruited labour for the Mines some time ago but complianed that he was unjustly treated by the particular Mine for which he was working.
Le Labour Department de la Gold Coast britannique, avait demander aux Compagnies minières de négocier avec l'administration française l'autorisation de recruter des travailleurs en Côte-d'Ivoire, dans le hinterland (le Soudan) et la dans partie togolaise de la France. Proposition refusée par le Gouverneur Général de Dakar qui affirmait que les colonies françaises avaient elles-mêmes des problèmes à trouver des travailleurs pour ses propres travaux. Cependant, le pouvoir colonial avait donner en quatre points, les conditions de recrutement que devaient respecter les compagnies minières dans les zones francophones.
1. Mining Companies would be prepared to pay headmoney or other reasonnable arrangement proposed by french Goverment. 2. If agreed to, the Mining Companies to sent recruiting Agents to collect recruits under the supervision of the Local french administrators. 3.The recruiting Agents will take up with them metal disc on wich will be stamped the name of the mining Company for wich the native is recruited and the identification number of the native. 4. On leaving the Province, the Mines Agents will provid the Province Commissioners with a list giving the names and the disc number of the natives enlisted, and the locality of enlistment.
Ces conditions étaient-elles respectées par les agents recruteurs ? Rien n’est moins sûr. La présence des acteurs aux intérêts contradictoires : les intermédiaires Africains, les chefs locaux, les travailleurs et les employeurs Européens ou Africains, compliquait la régularité du recrutement. L’administration française empêchait en vain ses sujets de partir pour la Gold Coast ou la Gambie anglaise, mais ces derniers utilisaient des chemins détournés pour atteindre ces zones où le salaire était plus élevé. Une fois la frontière franchie, à partir de Pô, les sujets français pouvaient tomber dans les mains plusieurs types de recruteurs, des plus sérieux aux criminels.
En plus des possessions françaises, les Compagnies minières étaient permis de recruter dans les Northern Territories. The terms "Northern Territories" to include that part of the British Mandate of Togoland lying North of the Kete Kratchi. "Mining Companies will be permited to sent recruiting Agents to the NT, who will report to the Province Commissioners at either Wa, Gambaga or Bole.
Le Labor Department avait proposé que le recrutement des Africains soit systématiquement contrôler comme il se faisait dans la colonie anglaise de Taganyika. Les Inspecteurs du travail de l'époque avaient suggéré des règles strictes de façon à sécurisé le travailleur et l'employeur comme l'atteste ce passage:
If organised recruiting proves to be really required, it certainly needs regulation. I therefore recommend the introduction of rules strickly controling the recruitment of labour; the business should be confined to properly authorised and reputable agents who have deposited an appreciable sum as a guarantee of their compliance with regulations. Such men should be required to furnish evidence of adequate arrangements for the care and surpervision of their recruits when travelling. The introduction of such a system would go far to facilate medical inspection and if associated with the contact, should eliminate the existing danger of misrepresentation of conditions; furthermore, the right to repatriation with provision for journey could be secured. The introduction of such methods would be a novelty in West Africa but it would constitute great advance upon the existing situation where the travelling labourers suffers great hardships, possibly even dying of starvation by the roadside, while constantly running risk of being deceived and exploited by unscrupulous touts. Some such improvement is in fact essential for the benefit of all concerned.
Patrick Harries a décrit avec éloquence l’exemple des émigrés Mozambicains qui tombaient dans la mains des recruteurs, en cours de route vers les mines de l'Afrique du Sud.
Others, perhaps the majority of migrants, encountered a recruiter on their way south to whom they contracted themselves in exchange for food, clothing, shelter, and protection. Still others, discouraged by their suffering, turned around and went home
En vue de réglementer le travail des migrants chez les riches planteurs Ashanti Mr. Browne, Labor Adviser to the Secretary of State for the Colonies, avait mené des enquêtes à la demande du Chief Inspector of Labor Mr. Dickinson. Il a conclu qu'un contrat écrit appelé: "Labour Contract Between Natives". était nécessaire pour défendre les intérêts des employés. Ce contrat doit être selon lui, rédigé par les lettré du village connu sous le nom de Letter Writers et attesté par le Distrcit Commisionner.
Les Letters Writers étaient des écrivains publics installés dans les campagnes. Ils rédigeaient les contrats de travail entre l'employeur local et les migrants. Leurs rôles étaient importants dans ce sens qu'ils pouvaient donner un contenu au contrat qui arrangerait soit l'employeur ou l'employé. Mais le plus souvent les migrants analphabètes étaient victimes de la plume de ces écrivains qui travaillaient au compte des riches propriétaires de plantations.
L’administration coloniale interdisait à l’époque le travail des enfants âgés de moins de 14 ans. Cependant, elle autorisait aux que les enfants entre 14 et 18 ans travaillent dans des secteurs dit légers. La législation coloniale britannique stipule:
The employement of children below the age of 14 in industrial undertakings is prohibited under section 58 of the Master and Servant Ordinance: juvenules between the ages of 14 ad 18 are however, engaged for lighter tasks such as grass-cutting, sweeping, ect.., there appaers to be little cause for criticisme
Comme on le voit, que ça soit dans la lutte contre l’exploitation du travail des migrants ou le travail des enfants de moins de 14 ans l’administration coloniale a tenté de prendre des mesures. Ces mesures n’ont, apparemment, jamais fonctionné pour deux raisons : (1) le caractère massif de la migration vers une ou deux zones, la Sénégambie ou la Gold Coast, provoquant une saturation du marché (2) la nature complexe de l’emploi : de type capitaliste au type local. Les brousses africaines (plantations) échappaient au contrôle du pouvoir colonial qui n’avait ni la volonté d’y pénétré ni les moyens logistiques de savoir qui y travaille comme employé ou non. Les migrants n’avaient pas de pièces d’identité. Ils voyageaient le plus souvent sans provision nécessaire pour le long trajet. Ce qui faisait le bonheur des recruteurs véreux car ils avaient affaire avec des migrants démunis, affamés qui sautaient sur la première occasion de travail.
Au Soudan français
L'administration française avait aussi interdit le recrutement et le travail des enfants dans ses propres possessions. En témoignage le passage suivant :
Nul ne pourra s'engager, comme employé ou ouvrier, s'il n'est pas âgé de 16 ans au moins, et reconnu apte physiquement, après un examen approfondi, à accomplir l'emploi ou la besogne pour lequel il s'engage. Tout indigène qui désire s'engager devra, s'il n'a pas atteint l'âge de dix ans révolus et en cas d'engagement hors de la Colonie d'origine, obtenir l'assentiment préalable de sa famille. La nature du travail à fournir sera expressément stipulée au contrat. L'engagiste n’aura pas le droit, en cours d'engagement, de donner à l'employé ou ouvrier un autre emploi que celui fixé par le contrat, à moins d'assentiment réciproque
Cette mesure était établie à l’adresse des entreprises privées qui exploitaient, sans scrupule, le travail des enfants face à une main-d’œuvre adulte presque inexistante à cause de l’exode vers les colonies voisines.
Au Soudan, la migration des jeunes était si forte qu’elle a provoqué un déficit chronique de main- d’œuvre pendant toute la période coloniale. La mise en valeur de la Colonie en a pris un coup dur.
D'après les renseignements recueillis par les administrateurs, le contingent annuel Soudanais se dirigeaient soit sur le Sénégal soit sur la Gambie provenait des Cercles de Nara, Nioro, Bamako, Kita, Bafoulabé, Satadougou et Bougouni. Ils étaient quelques dizaines de milliers d'individus dont la moitié partaient sur les terres d'arachides du Sénégal. D'après les enquêtes faites dans ces Cercles en 1927, le bureau Politique donnait les chiffres suivants: Gambie 18.000, Gold Coast, 2120, Nigéria 100. Par contre le Syndicat des Intérêts du Sénégal évaluait de 50.000 à 60.000 Soudanais qui sur la route de la Gambie s'arrêtaient au Sénégal.
Pour freiner cette ruée des bras valides vers le Sénégal, la Gambie et la Gold Coast, l’administration française attirait l’attention des notables sur le mauvais traitement dont subissaient les jeunes migrants Soudanais dans ces colonies voisines. Ces propagandes de la France avaient choqué le pouvoir colonial de la Gold Coast.
C’est dans un contexte, à peu près identique que les autorités de la Côte-d’Ivoire ont manifesté leur indignation et protestation vis-à-vis du Mali lorsque celui-ci proclame que des enfants maliens sont vendus et honteusement exploités comme du bétail dans les plantations ivoiriennes. Les images de ces enfants diffusées à travers le monde a poussé certains défenseurs des droits des enfants de proposer un embargo sur les produits d’exportation ivoiriens. Les responsables ivoiriens ont répliqué que personne n’était forcé à travailler en Côte-d’Ivoire. Selon elles, les enfants Maliens viennent d’eux-mêmes. Aucun Ivoirien n’est allé les "acheter". Que les Maliens aillent chercher la solution au Mali.
Conclusion
La principale conclusion que l’on peut tirer de cette analyse est que l’odieuse pratique dénommé "trafic d’enfant ", n’est rien d’autre que le risque auquel s’exposent nombre de jeunes ruraux en quête de travail dans les centres urbains. La vision biaisée du problème crée la confusion car elle met dans un seul panier une gamme de souffrances des jeunes. Tel qu’on l’aborde au Mali, le "trafic d’enfant" apparaît simplement comme un nouveau projet qui devrait attiré des fonds.
Il convient de mettre en garde contre ce traitement "mercantiliste" (dont sont accusées les ONG africaines et Internationales) de la question qui peut conduire à l’application des mesures de caractère illusoire et un gaspillage de fonds matériels et humains au nom des plus démunis. Pour se faire on exagère leurs problèmes à l’excès sinon, il faudrait les inventer. La réaction des paysans Dogon et de la partie ivoirienne relève de la mauvaise définition du "trafic" dans la mesure où les conditions culturelles et économiques de la migration, de la vie sociale et de travail des jeunes n’ont pas suffisamment traités dans les rapports préliminaires du Ministères de la promotion de la femme, de l’enfant et de la Famille.
Sans une étude approfondie de ces paramètres l’abolition sera vaine. Par exemple, plus 90% des soit disant, " victimes " du trafic sont revenus en ville après leur rapatriement forcé dans les villages d’origine. Cela veut dire que ces jeunes, malgré leur condition de vie difficile dans les centres urbains, n’ont jamais été l’objet d’un trafic. Comme on l’a vu pour la Gold Coast, les enfants, objet de trafic, s’organisaient pour s’en libérer et ne prennent plus le risque de passer par les mêmes chemins.
Les actions de rapatriement ou de patrouille des frontières, exécutées pour des considérations humaniste ou morales, auront des effets contraires sur les jeunes et leurs parents. Ces derniers ne comprendront pas pourquoi un enfant de plus de 14 ans n’aurait le droit de partir travailler en ville, comme il fait au village. Les mesures seront perçues, à juste raison, comme arbitraires et injustes. Elles seront contournées aussitôt que possible.
Comment freiner l’exode des jeunes dans un pays où l’économie de 80 % de la population dépend du caprice de la pluie ? Il faut rappeler que depuis l’introduction de l’ajustement structurel dans les années 1980, une globalisation économique sans l’Afrique, l’environnement macroéconomique des Etats du Sahel exclue toute solution aux problèmes des jeunes à long terme. A l‘époque coloniale c’était la crise de la main-d’œuvre qui conduisait au recrutement illégal des jeunes et leur exploitation, aujourd’hui c’est l’extrême pauvreté des campagnes qui le favorise.