Migrations de travail, identités et diversité culturelle dans les sociétés africaines.
CODESRIA10ème Assemblée Générale du 8 au 12 décembre 2002
Thème : L’Afrique dans le Nouveau Millénaire
Lieu : Centre International de Conférence Kampala OugandaDr Ahoudou Garba,
chercheur Institut des relations
internationales du cameroun(IRIC).
Tel (237) 221-05-78
Fax(237)231-03-05
221-06-91
E-mail ahoudoug@yahoo.fr
Depuis des siècles, les migrations de travail constituent un important facteur de restructuration des sociétés. En effet, le mouvement des travailleurs sur de longues et courtes distances est loin d’être un phénomène nouveau. Il participe d’un vaste et progressif changement dans la division internationale du travail, une transformation à travers le temps des rapports entre le capital et le travail dans des contextes toujours nouveaux.La migration de travail est généralement appréhendée comme un révélateur de crise et d’évolution des sociétés en raison des contraintes extérieures de nature économique. Il s’agit alors d’une analyse essentiellement axée sur les flux financiers au bénéfice des migrants et de leurs sociétés.
Or d’un point de vue analytique, une telle perspective relaie fatalement les représentations véhiculées par les acteurs, représentations qui voient en ce phénomène, un simple facteur de ponction des sociétés d’accueil par les sociétés pourvoyeuses de migrants, incapables de satisfaire leurs propres besoins en emplois et en l’espèce menaces permanentes pour la stabilité des sociétés dites avancées.
Il sera question de dépasser cette approche unidimensionnelle et à la limite parcellaire et de réfléchir véritablement sur ce qui se joue dans ce processus complexe. Car le mouvement des travailleurs au sein ou entre les sociétés est loin d’être un simple phénomène économique. Il intègre un nombre important de facteurs qui peuvent être politiques, économiques, environnementaux ou socioculturels (SUKAMDI and ABDUL, 2000 p. 3). Il s’agit donc de rendre compte de la complexité des dynamiques culturelles à l’œuvre dans cet univers de mobilité permanente. Dans ce sillage, notre étude se situe sur un champ d’observation privilègié à savoir l’Afrique. En effet, celle-ci se caractérise par la diversité des peuples et l’extrême mobilité de ces derniers.
Dès lors, l’histoire des migrations de travail sur le continent africain est assez intéressante dans la mesure où, elle révèle l’existence de tout un ensemble de facteurs. Outre le déterminisme colonial des économies africaines dans la logique des relations centre-périphérie, l’analyste doit prendre en compte les dynamiques propres aux sociétés concernées afin d’avoir une vue globale du phénomène.
Nous essayerons d’appréhender cette réalité en partant de l’hypothèse selon laquelle, loin d’être un simple instrument de régulation économico-financière, les migrations de travail constituent un important facteur d’élargissement des bases culturelles des sociétés africaines. Il s’agit d’un processus d’échange de codes, de valeurs, de manières de faire entre acteurs qui se déroule dans un univers complexe (I) mais porteur de véritables transformations (II).
- LES MIGRATIONS DE TRAVAIL : UN CHAMP D’ANALYSE COMPLEXE
L’analyse des migrations de travail soulève un certain nombre de difficultés. Celles-ci tiennent d’une part à l’hétérogénéité du phénomène migratoire sur le continent africain (A) et d’autre part à la prégnance des représentations dans le champ d’analyse (B).
L’hétérogénéité du phénomène migratoire sur le continent africain La première difficulté que l’on rencontre dans l’analyse des migrations de travail en Afrique est celle liée à son extrême hétérogénéité. Cette situation est aggravée par l’absence de données statistiques fiables pouvant permettre de cerner l’ampleur du phénomène. Marcel MERLE affirme à ce sujet : « rien n’est plus difficile à évaluer, quantitativement, que les migrations de main d’œuvre. Non seulement, les statistiques omettent d’enregistrer les travailleurs clandestins, les travailleurs saisonniers qui franchissent la frontière pour participer pendant quelques semaines aux récoltes ou les « frontaliers » qui vivent dans un pays et travaillent dans un autre. A plus forte raison, ne peuvent-elles tenir compte des « retours » qui s’effectuent individuellement, à des dates imprévisibles et pour des raisons multiples ».
Le chercheur est tenté dans ces conditions d’abandonner tout effort de synthèse. Pourtant, il apparaît nécessaire au-delà des réflexions monographiques de ressortir de temps en temps les traits communs indispensables à la compréhension de ces dynamiques migratoires.
D’une manière générale, la question des migrations de travail ne peut être séparée du déterminisme colonial qui a facilité le transfert forcé de main d’œuvre du continent africain vers l’occident. C’est notamment par ce biais que beaucoup d’économies occidentales ont pu se bâtir. Plus récemment, la reconstruction de l’Europe depuis 1945 s’est faite grâce à un appel de main d’œuvre d’origine étrangère en particulier africaine. Le maintien des relations politiques, économiques, sociales et culturelles avec l’ancienne puissance coloniale au lendemain des indépendances a également eu des conséquences structurelles dans l’évolution socio-économique et démographique des pays africains.
A cette réalité globale qui concerne les relations entre l’Afrique et l’Occident, il convient de mentionner les dynamiques propres aux sociétés africaines qui se différencient les unes des autres par leurs trajectoires historiques, par le type de configurations auxquelles elles appartiennent et bien évidemment l’attraction qu’elles exercent sur les acteurs de la migration.
En dépit de l’opacité du phénomène, on peut affirmer sans risque de se tromper que la majorité des migrants de l’Afrique subsaharienne sont des africains eux-mêmes. S’y ajoutent, les non-africains venus du Liban, de la Syrie, de l’Inde, du Pakistan, des européens, des chinois.
En Afrique Centrale, elles ont pour origine les facteurs culturels, religieux, économique. Les mouvements de personnes dépassent les frontières artificielles pour rejoindre des entités socio-économiques arbitrairement divisées. Les migrations dans cette sous-région sont caractérisées par leur très forte masculinité. Les principaux pays d’accueil sont le Cameroun qui comptait selon le recensement de 1976, 3% de migrants dans sa population totale, La RDC était également une destination privilégiée avant la période d’instabilité car l’exploitation des ressources minières a permis la création de nombreux emplois pour toutes les catégories de main d’œuvre.
L’Afrique de l’Ouest est assurément l’une des régions qui compte la plus forte concentration de migrants. Selon Karen A. FOOTE, Kenneth H. HILL et Linda G. MARTIN: « pendant l’époque coloniale, les français ont poursuivi des politiques de recrutement forcé de la main d’œuvre, tandis que les anglais ont adopté des politiques de production agricole qui ont attiré une main d’œuvre agricole. Pendant cette période, le développement des plantations a facilité une transition au détriment des migrations de groupes et en faveur de déplacements individuels différenciés par âge, occupation et sexe ». La période post-coloniale a vu des migrations en grande partie spontanées en Afrique de l’Ouest, avec des niveaux de migration saisonnière et des migrations non recensées plus élevées » (Karen A. FOOTE et autres p. 303). La Côte d’Ivoire a supplanté le Ghana comme principal pôle d’attraction pour les migrants du Burkina Faso, du mali, de la Guinée, du Ghana, du Niger. On note également une nette démarcation du Nigeria à cause sans doute du boom pétrolier et surtout du protocole sur la liberté de mouvement signé e 1980 par les pays membres de la CDEAO (lire à ce sujet ADEPOJU, 1988). L’une des caractéristiques recensées des migrations dans cette région est la présence significative des femmes et des enfants (MAKINWA – ADEBUSOYE, 1987). Il convient de signaler qu’à cause de ces difficultés économiques et politiques, la Côte d’Ivoire ne constitue plus une attraction privilégiée.
L’Afrique de l’Est apparaît également comme une destination géographique importante pour les mouvements de travailleurs. De nombreux facteurs ont favorisé ces déplacements : la pénétration des arabes dans la période pré-coloniale, la colonisation, le développement d’une agriculture de production et la création des industries minières, la prolifération des conflits. Peu avant les indépendances, on a assisté à la migration des groupes du Rwanda, du Burundi et du Zaïre vers l’Ouganda, le Kenya quand il s’est agi de remplacer les esclaves sur les vieilles routes d’est en ouest par les travailleurs contractuels. Selon ADEPOJU, on a également assisté à un mouvement de travailleurs du Malawi et du Mozambique vers l’Afrique du Sud, le Zimbabwe et la Zambie (ADEPOJU, 1988 : 34, 35). Au-delà de son statut de pays d’accueil des migrants, le Soudan est également un pays exportateur d’émigrants en direction des monarchies pétrolières du Golfe. Selon la Commission Economique des Nations Unies pour l’Afrique 500.000 cadres soudanais travaillent à l’étranger (CEA, 1988, 1).
L’Afrique Australe constitue à n’en point douter, une zone d’immigration par excellence. En effet, les flux migratoires vers l’Afrique du Sud en provenance du Botswana, du Lesotho et du Swaziland, mais aussi du Mozambique, du Malawi et du Zimbabwe. La structure des migrants comprend essentiellement les ouvriers. La question de l’immigration a animé des débats houleux dans l’Union Sud - africaine britannique. La possibilité d’immigrer était accordée aux seuls blancs à travers les critères de maîtrise d’une langue européenne. Cependant, un système de dérogation permettait au ministre de l’intérieur d’autoriser l’entrée d’une main d’œuvre étrangère dans le cadre des migrations de travail. Mais avec la montée du nationalisme afrikaner, on assiste au durcissement de la politique dans ce domaine. Le gouvernement d’unité nationale adopta respectivement en 1937 et 1939, deux lois relatives au contrôle et à l’enregistrement des étrangers. C’est sur la base de ces textes que les non-blancs ont été refoulés. En 1958, d’autres mesures sont prises pour interdire l’immigration des ressortissants des pays voisins. Seule exception, les migrations temporaires dans le cadre du système du travail sous-contrat pour l’industrie minière. Parallèlement, le gouvernement sud-africain favorisa dans le cadre de l’apartheid, une politique d’immigration d’origine européenne pour améliorer le poids démographique de la population blanche. A cet effet, un ministère de l’intérieur fut créé en 1961 avec pour objectif principal de procéder au recrutement en Europe, des volontaires blancs désireux de s’installer en Afrique du Sud. La fin de l’apartheid et les restrictions en matière d’immigration en Europe ont attiré de nombreux africains. Mais leur présence n’est pas toujours tolérée par les populations et leur statut reste fort réglementé à travers l’Alient Control Act, (1991 – 1995).
La tendance dominante en matière de migrations de travail en Afrique du Nord est marqué par un flux important du Maghreb vers l’Europe et les pays du Golfe. Bien que celui-ci se soit tari ces dernières années en raison des facteurs « économiques, politiques et démographiques » (Mehdi LAHLOU, 1998). Les choses semblent avoir changé. La population européenne a surmonté le creux démographique des années après-guerre alors que les industries de main d’œuvre ont progressivement laissé la place à des activités robotisées ». Cependant, cette seule grille d’analyse n’explique pas le phénomène migratoire dans son ensemble car de nombreux échanges s’effectuent au sein de l’espace arabe donnant aux relations entre Etats une nouvelle configuration.
De ce qui précède, on observe que l’hétérogénéité du phénomène migratoire, son caractère ondoyant, fluide et divers ne permet pas une manipulation scientifique aisée du concept de migrations de travail : « … These is a pressing need to (re)conceptualize it (international migration) as making a significant positive contribution to social and economic transformation and change in sub-Saharan Africa » (UNESCO, Most, 1998, p. 7). Cette conceptualisation ne sera sans doute possible que si l’on procède à une critique de l’approche qui valorise les représentations des acteurs comme perspective analytique dans la mesure où celle-ci déforme la perception de la réalité.
La prégnance des représentations dans le champ d’analyse Aborder la problématique des transformations dans les sociétés africaines sous le prisme des migrations de travail, nécessite que l’on sorte des représentations véhiculées par les acteurs, représentations qui poussent inévitablement à envisager ces mutations sous l’angle des apports financiers au bénéfice des migrants. Il se développe ainsi, une véritable idéologie philanthropique qui fait valoir la générosité des pays riches vis-à-vis des pays pauvres et naturellement leur incapacité à absorber le trop plein de main d’œuvre en provenance de ces pays.
Or, envisager de cette manière, l’analyse néglige toutes les interactions entre les acteurs engagés dans un processus de production des représentations au service de leurs stratégies respectives.
Une telle lecture purement idéologique des migrations, empêche de bien cerner les enjeux, les stratégies, les contraintes et les échanges qui structurent cet espace social. On assiste donc à une prédominance de l’économie des migrations au détriment parfois de l’analyse sociologique, empêchant ainsi de replacer ces mouvements de travailleurs dans la dynamique propre à ce champ des relations internationales.
Il importe donc, face à cette lecture idéologique et unidimensionnelle du phénomène migratoire, de développer une approche sociologique. Sous cet angle, les migrations de travail apparaissent comme de véritables instruments de compréhension des logiques et des configurations des sociétés africaines.
Elles permettent ainsi de déterminer les principaux pôles de puissance c’est-à-dire des Etats qui, du fait de l’attraction qu’ils exercent sur les ressortissants d’autres Etats, apparaissent comme des références sous-régionales. C’est sous ce prisme qu’on peut analyser l’affirmation du Cameroun en Afrique Centrale, de la Côte d’Ivoire en Afrique de l’Ouest, de l’Ouganda en Afrique de l’Est, de l’Afrique du Sud en Afrique Australe. Sur le plan mondial, la suprématie des Etats-Unis, de la France, de l’Allemagne, de la Grande-Bretagne s’analyse aussi à travers les possibilités de réussite offerte par ces Etats aux migrants du continent.
L’analyse sociologique nous permet aussi de déterminer les principaux sites de pauvreté et de désordre. L’étude de l’origine des migrants, des différentes causes de leurs déplacements permet d’établir une différenciation entre les Etats. C’est par rapport à ce registre qu’on peut comprendre que les pays les plus pauvres sont ceux qui exportent le plus leur main d’œuvre. Il en est de même des pays qui connaissent une instabilité tels que le Burundi, le Rwanda, la république Démocratique du Congo, le Soudan, la République Centrafricaine, le Congo-Brazzaville, la Somalie, l’Erythrée, l’Ethiopie etc...
Enfin, sous l’angle des échanges entre sociétés, l’analyse sociologique nous permet de sortir de l’approche unidimensionnelle qui fait de la migration de travail, un simple moyen pour les ressortissants des pays pauvres d’accroître leurs moyens de subsistance. On oublie très souvent que c’est grâce aux migrations de main d’œuvre en provenance du continent africain que l’Europe s’est reconstruite après le désastre de 1945 comme on a vite oublié que la colonisation a permis l’exportation forcée des ressources humaines indispensables au développement des sociétés africaines. En fait, même sur un plan purement économique, la migration de travail bénéficie à la fois au pays d’accueil et à celui de l’exode. Si le premier dans bien de cas bénéficie d’une main d’œuvre bon marché, le second profite des transferts opérés par ses ressortissants pour équilibrer les comptes extérieurs et juguler le stock de chômeurs qu’il n’arrive pas à intégrer dans le circuit de l’emploi. C’est dont en sortant du prisme déformant des migrations, sources d’instabilité et de ponction des sociétés riches qu’on arrive à appréhender les multiples interactions, les stratégies respectives des acteurs politiques dont le champ des migrations constituent un terrain privilégies dans une large mesure les politiques d’immigration élaborée par certains pays africains. Car enfin de compte, la stratégie de la dérivation à travers la désignation du bouc émissaire a permis à certains gouvernements de remobiliser les couches désespérées de la population en leur faisant miroiter la possibilité de récupérer les places qui seront laissées vacantes par les étrangers. Toute connaissance scientifique de l’immigration fait l’objet d’une récupération politicienne et médiatique qui contribue à brouiller le débat.
LES MIGRATIONS DE TRAVAIL COMME FACTEUR DE TRANSFORMATION CULTURELLE DES SOCIETES AFRICAINES Par le biais des migrations de travail, la culture irrigue le champ des relations internationales. En fait, il n’y a pas de relations entre sociétés sans détermination culturelle. En tant que médiatrice des relations sociales, la culture est porteuse de transformation dans les sociétés africaines (A). Ces mutations soulèvent la question cruciale de l’identité dans un contexte de migrations de travail (B).
- La dimension culturelle dans les migrations de travail
Les flux culturels occupent une place importante dans les migrations de travail. Ces dernières mettent en œuvre des acteurs individuels et collectifs. Ils couvrent des secteurs aussi variés que la langue, la religion, l’idéologie, les institutions. Ils procèdent des rationalités hétérogènes ayant pour dénominateur commun la transmission des codes, des systèmes de signification dont le but est de développer dans une société donnée des « modes de perception partagés par tous et cependant empruntés à autrui » (B. BADIE et M.C. SMOUTS, 1995, p. 91).
En fait, les flux culturels sont parmi tous les flux transnationaux, ceux qui s’inscrivent le plus clairement dans la dynamique des migrations internationales. En effet, travailleurs qualifiés ou non, étudiants ou réfugiés, accomplissent à différentes échelles une fonction de culturation ou d’acculturation dans la société d’accueil.
Les migrations de travail renvoient à l’agrégation des choix individuels qui échappent à tout contrôle étatique. En effet, le départ des individus de leur pays pour un autre apparaît comme un facteur de déstructuration de la société d’origine et de restructuration de la société d’accueil. Dans un pareil contexte, les Etats n’ont plus d’autres choix que d’essayer de réguler ces flux ainsi que les changements qui en sont le corollaire. Il est bien vrai que très souvent, les entités politiques ont facilité l’expatriation de leurs ressortissants afin de remédier au problème de sous-emploi, de rechercher les devises aux fins de rééquilibrage des finances, ou alors de diminuer la contestation politique. D’autres encore ont fait appel à une main d’œuvre étrangère pour combler leur propre déficit dans ce domaine. Mais il convient tout de même de relativiser toutes ces initiatives car plus que jamais, les flux migratoires échappent aux Etats et restent tributaires des volontés individuelles des acteurs. Il suffit par exemple que des déséquilibres soient ressentis au sein de leur Etat d’origine pour que ces migrants déclenchent la dynamique migratoire. En fait, la réceptivité de ces flux n’est pas homogène et provoque très souvent l’éclatement des collectivités nationales.
La pertinence des flux migratoires entre les sociétés africaines doit s’apprécier à travers la dynamique d’élargissement des bases culturelles de celles-ci. A cet égard, Bertrand BADIE et Marie Claude SMOUTS affirment : « Les exportateurs de main d’œuvre y trouvent certes des avantages qu’ils ne parviennent pas à obtenir en utilisant leurs propres ressources : afflux de devises, de marchandises, formation professionnelle et résorption du chômage, ils y aliènent aussi une part importante de leur souveraineté, subissant une restructuration sociale drastique, perdant partiellement le contrôle de leur politique économique, exposant leur agriculture à une crise liée à la perte d’une main d’œuvre rurale qui doit alors être remplacée par les travailleurs étrangers, subissant enfin une nouvelle dépendance du fait de l’exode des cerveaux et de la difficile assimilation des émigrés à leur retour » (B. BADIE et M. C. SMOUTS, 1995, p. 98).
Les Etats d’accueil sont dans une situation presque similaire car les migrations de travail peuvent à terme, transformer une société en espace multicommunautaire dans le quel, chacune des composantes tend à s’affirmer sur la scène nationale en fonction de sa propre identité, de ses mythes et coutumes, modifiant ainsi les conditions d’exercice de la citoyenneté.
Ce glissement progressif «de la société nationale vers la société multiculturelle, est déjà en soi une source d’affaiblissement pour l’Etat d’accueil qui ne trouve plus dans la mobilisation des symboles nationaux, les mêmes ressources qu’auparavant ».
Analysant les habitudes alimentaires des immigrés africains en France, Emmanuel CALVO conclut que « tout changement accéléré d’environnement socio-culturel est un changement du cadre des activités alimentaires et de leurs modalités. L’insertion dans un nouveau contexte est donc le lieu de production d’une socialisation alimentaire qui englobe et intègre le fonctionnement concomitant de deux systèmes socio-culturels d’organisation de l’alimentation : celui du passé récent et celui du présent ». (E.CALVO ,p.51).
On enregistre également de nombreux changements dans d’autres domaines tels que des pratiques religieuses et vestimentaires. Les transformations culturelles sont aisément concevables dans les sociétés africaines dans la mesure où celles-ci ont une tradition de permanente mobilité.
B- La question de l’identité dans le contexte des migrations de travail
La culture est un élément d’intermédiation entre pratique de mobilisation et production identitaire. Elle renvoie aucode par lequel, les acteurs du jeu social se comprennent. Elle se transforme et s’adapte au fil du temps et donne un sens à la notion d’identité. Celle-ci est le résultat d’une construction car « derrière tout affirmation identitaire, se trouve une stratégie politique, un jeu d’acteurs, suscitant et promouvant des actions de mobilisation politique, façonnant et restructurant les identités, la définition de leur dimension et de leurnature. En cela, identité et pratique politique ne sont pas dissociables » (B. Badie et M.C. Smouts, 1995 P.24)
Le facteur culturel joue un rôle très important dans les relations entre sociétés. Elle attribue différents sens à la notion d’identité. Celle-ci peut selon les cultures, s’incarner dans un espace territorial, dans une communauté linguistique, dans une tribu ou dans la nation. De ce fait, l’affirmation identitaire peut renforcer un Etat ou l’émietter car les deux formes de construction peuvent parfois être en contradiction.
D’une manière générale la première conséquences de tout processus de migration est de provoqué un éclatement culturel dans la société d’accueil à travers le diversification des modes d’expression de l’identité. En effet, les migrations de travail modifie la composition démographique des Etats en instaurant la coexistence de plusieurs communautés différentes par leur nationalité, leur race, leur appartenance religieuse et linguistique. On peut à titre d’illustration citer l’exemple de l’immigration ouest-africaine en Côte-d’Ivoire ou encore Malienne et Maghrebine en France.
La question de l’identité se pose avec d’autant plus d’acuité que certaines groupes peuvent à cause du phénomène migratoire perdre leur caractère majoritaire dans un Etat. Ceci aboutit inévitablement à la modification des forces sociales et politiques. Si le fameux Melting pot americain a pu tenir pendant longtemps, c’est assurément à cause de la suprématie des « White anglo-Saxon Protestants ». Mais de plus en plus ce modèle d’intégration commence à être débordé.
La capacité d’intégration des sociétés, les prédispositions des acteurs de la migration conditionnent étroitement la question des identités. L’expérience des migrations des Maliens en France est illustratif à cet égard. Selon l’OCDE, « le bassin du fleuve Sénégal, est devenu depuis une trentaine d’années, un important facteur de l’émigration des africains vers la France. Il est connu sous l’appellation de « zone de trois frontières ». les ressortissants de ces trois pays représentaient environ la moitié des immigrés d’Afrique noire Francophone lors des deux derniers recensements (respectivement 48,5% en 1982 et 49,8% en 1990). Ils constituent 2,45% de la population étrangère en France, soit un petit nombre, mais se distinguent par leur forme d’organisation particulièrement dynamique et centrée vers le pays d’origine. Cette organisation est facilitée par une émigration essentiellement rurale et homogène au niveau culturel, qui a mis en place depuis 1981, de très nombreuses associations de développement du village ou de la région d’origine, souvent sous le statut de la loi de 1901 : 400 d’entre elles ont été identifiées pour ces trois pays » (OCDE 1995 P.11). en fait, on assiste dans ce cas à une mobilisation identitaire mais celle-ci est davantage tournée vers le village d’origine qui devient ainsi le principal lieu d’expression et d’affirmation de l’identité. Dès lors, l’émigration vers la France constitue une réponse à la crise qui menace les sociétés villageoises. Ainsi, émigrer apparaît comme une sorte de promotion sociale qui accorde un statut social valorisant. Même en situation de migration de travail, la communauté reste présente. Elle procède par plusieurs mécanismes au contrôle de migrants. A titre d’exemple, a fin de conserver les jeunes immigrés Maliens dans la référence villageoise, le plus âgé des membres de la famille installé en Europe reçoit le pouvoir de la communauté d’être le chef de famille à qui on doit obéissance et respect. C’est par ce biais, que l’ordre villageois et la hiérarchie continuent à régner à des milliers de kilomètres.
L’une des caractéristiques essentielles de ces migrations maliennes, est la transformation des acteurs concernés par l’acquisition dans la société d’accueil d’une culture dans le domaine de mouvements sociaux et ouvriers. Ceci facilite la prolifération des associations dont l’objectif principal est le développement d’une dynamique d’aide en direction des villages d’origine. L’exemple de la ville de Kayes au Mali apparaît suffisamment illustratif à cet égard.
De même, tout le débat politique aujourd’hui en Côte-d’Ivoire, est cristallisé autour de l’identité Ivoirienne. En effet, les vagues de migrations de travail ont facilité l’installation de nombreux ressortissants des pays voisins. Durant le règne de Felix Houphouet Boigny, cet élargissement des bases culturelles de la société Ivoirienne a été instrumentalisé comme un facteur d’enrichissement et de stabilité. En revanche, les entrepreneurs politiques de la nouvelle génération se fondent sur cette rupture identitaire pour mettre en œuvre leur stratégie de mobilisation politique. C’est dans ce sens que l’identité Ivoirienne est utilisée comme un fonds de commerce politique.
Les exemples qui précèdent permettent de comprendre que le problèmes de l’identité est incontournable dans toute analyse du phénomène migratoire. L’installation d’une population donnée dans une société d’accueil se traduit presque toujours par l’injection de nouvelles manières, de nouvelles représentations qui à terme et selon la configuration peuvent aboutir à des mobilisations de type identitaire.
L’identification des acteurs sociaux au cadre national devient dès lors complexe car tributaire du jeu politique. Elle détermine ainsi les conditions d’allégeance et de légitimation de l’ordre politique. C’est dans le souci de tenir compte des tensions observées entre les afrikaners et les émigrés africains que le Gouvernement Sud-Africain post apartheid a décidé de mettre en place, une politique de maîtrise de l’immigration. Car toute crise dans les mécanismes d’intégration provoque des réactions de type identitaire. L’intensification des flux démographiques et l’émergence des sociétés multiculturelles donnent un sens nouveau au phénomène d’identification. Celle-ci devient un concept mouvant, dynamique s’enrichissant des apports divers, conséquence des interactions entre les acteurs aux rationalités hétérogènes et dotés d’une capacité autonome d’action.
CONCLUSION
En définitive, on peut affirmer sans risque de se tromper que les migrations de travail sont justiciables d’une approche sociologique. Celle-ci, en dépit des difficultés liées au déficit de conceptualisation et à la prédominance des représentations dans le champ d’analyse, permet de comprendre les interactions, les enjeux, les intérêts qui structurent la configuration des sociétés africaines. Dès lors, il faut une bonne distance critique pour mieux cerner les transformations induites par le phénomène migratoire. Loin d’être un simple besoin économico-financier, les migrations de travail déterminent de manière évidente la vie culturelle des sociétés. Non seulement, elle pose de manière tout à fait particulière la question de l’identité, mais également elle indique que la culture n’est pas un concept figé qui fournit aux individus et aux sociétés le répertoire indispensable à toute action de mobilisation.
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