« Une lecture spatiale du phénomène migratoire. Cas des Ath Waghlis. Algérie»
Belhocine Messaci Nadia
Enseignante Institut d’architecture et d’urbanisme
1, Rue Matougui
El Khroub 25100 Algérie
Tél : 31 90 91 19
Fax 31 96 14 14
Email :n.messaci@crasc.dz
10 eme Assemblée Générale du CODESRIA
du 8 au 12 décembre 2002 Kampala/Ouganda
Abstract
Région à forte et ancienne tradition migratoire, la Kabylie connaît un des taux d’émigration des plus élevés d’Algérie. Produit par des conditions historiques déterminées, le phénomène migratoire a été pour la Kabylie un réel catalyseur aussi bien économique que social. Il a induit de profondes mutations socio-économiques aujourd’hui largement saisissables au niveau de l’espace montagnard et de la maison de la région des Ath Waghlis.
L’émigré kabyle part pour mieux revenir à travers des investissements qui ont d’abord concerné la maison avant de s’orienter vers des unités de production plus ou moins importantes.
Le mouvement migratoire a ainsi produit des mutations dans l’organisation spatiale de la région étudiée, par la reformulation du rapport historique montagne/vallée. En effet, à la montagne et à la vallée étaient dévolues des activités bien précises et des rôles distincts même si largement complémentaires. L’habitat, l’espace de pâturage, les jardins agricoles sont localisés dans l’espace montagnard tandis que la vallée demeure l’espace nourricier de la région, les cultures y étaient implantées. L’espace de l’habitat constitue une sorte de dorsale longitudinale située au trois quart du versant. Sa position découle de la conjugaison des facteurs que sont : La proximité des sources d’eau, l’éloignement des zones à risque épidémique (vallée), la mise à l’abri des éventuelles incursions et la préservation des terres de vallée. La séquestration de celles-ci, à la suite de l’insurrection de 1871, a perturbé l’équilibre socio- économique de la région ainsi amputée des ses terres nourricières. D’où l’avènement du mouvement migratoire.
L’Algérie indépendante a davantage accentué cette dépendance de l’extérieur par l’adoption de politiques agraire et industrielle comme leviers principaux du développement économique. Lesquels leviers marginalisaient et excluaient de fait l’espace montagnard.
L’apport de l’émigration a servi dans une première étape à la construction de maisons avant d’être investi dans les petites et moyennes unités de production. Les premières unités avaient vu le jour dans l’espace villageois avant d’être transférées dans la vallée.
Le mouvement de glissement de l’espace montagnard vers la vallée, entamé pendant la guerre de libération nationale, est aujourd’hui motivé par le besoin de se mettre sur un axe de communication. La vallée bénéficie de la RN n°27, d’une ligne de chemin de fer et de la proximité du port de Béjaia. Ainsi, des anciens noyaux villageois situés à proximité de la vallée ont connu un développement accéléré et construisent aujourd’hui une trame urbaine, dans laquelle la zone industrielle et l’espace de concentration de commerces et de services constituent un axe polarisant.
Les trois modèles de maisons qui caractérisent aussi bien l’espace montagnard que la vallée, dont il est ici question, sont une projection au sol du phénomène migratoire dans sa trajectoire évolutive tel qu’étudié par A Sayad. Ainsi « aux trois âges de l’émigration » de cet auteur, nous faisons le parallèle avec les trois âges de la maison kabyle.
Nous proposons donc de faire une lecture spatiale des effets du phénomène migratoire à travers la réorganisation de l’espace montagnard et son orientation vers un modèle plus urbain d’une part, et l’adoption de nouveaux modèles de maison qui opèrent une rupture totale avec le modèle traditionnel d’autre part. L’existence du modèle le plus récent s’inscrit parfaitement dans une vaste opération d’uniformisation de la maison à travers le territoire national ; le mouvement migratoire étant le principal catalyseur de cette dynamique.
Un espace montagnard entre mutations et permanences
Longtemps assimilé à un désert culturel, à un espace de pauvreté, à une zone étanche sur l’extérieur fonctionnant en véritable autarcie, l’espace montagnard couve un certain nombre de stéréotypes qui le tiennent à l’écart de grands courants de civilisation par l’obstacle du relief. Cette « primitivisation » de la montagne (Albera, p363) puise ses arguments dans le déploiement de l’optimum du peuplement à l’extérieur. Une réponse à l’inadéquation du rapport populations/ ressources locales.
Les mouvements migratoires qui caractérisent l’ensemble de l’espace montagnard méditerranéen sont aussi annoncés comme des preuves objectives de la misère de la montagne.
Des constructions théoriques sont élaborées sur la pauvreté, la misère de ce milieu qui propulse ses forces vives sur les plaines et les villes du pays. La montagne est assimilée à « une fabrique d’hommes » selon l’expression consacrée de Braudel.
Et pourtant, la montagne méditerranéenne connaît une certaine prospérité du fait de la variété de ses ressources : arboriculture, agriculture de subsistance, somme toute marginale, des activités d’artisanat, une relative concentration des lieux de dispense du savoir ( Jbala, Kabylie, Alpes,Pyrénées). Au XVII, les uléma (détenteurs de savoir) de la ville se rendaient en Kabylie pour parfaire leur savoir. Au regard de nombreux centres d’enseignement qui essaimaient la région montagnarde redressant le tableau allégorique dont la toile était son caractère illettré, la montagne est aussi un univers cognitif.
Aujourd’hui encore, malgré la réelle saignée de ses forces vives, la montagne représente 20% de la population algérienne (Khelil 2000;). Elle concentre des môles de peuplement. Certaines densités rivalisent quelquefois avec la ville, en Kabylie, la commune de Tibane a une densité de 1102hab/km2 (RGPH 1998)
La mobilité des populations montagnardes est d’abord annonciatrice de la « capacité de pénétration des segments de l’emploi aussi bien national qu’international » (Albéra). La gamme des activités exercées par ces migrants présente une palette assez large pour infirmer l’hypothèse longtemps accréditée de la mise sur le marché du travail d’une masse de travailleurs sans qualification aucune. Les montagnards occupent des emplois aussi variés qu’inconnus de leurs espaces communautaires (Pyrénées, Kabylie, Aurès). Dans le milieu d’accueil, ils sont aussi bien commerçant, fonctionnaires, gérants de hammam qu’enseignants (Adel, Messaci).On est tenté de reprendre l’expression d’Albera : « exportation de compétences » (p364).
Le colportage demeure une activité détenue exclusivement par les montagnards (Alpes, Pyrénées, Kabylie).Cette activité démontre la capacité de pénétration et d’expansion commerciale, que les nouvelles techniques de communication et les perspectives qu’elles offrent au XX siècle rendent transnationale. La culture de la mobilité n’annonce pas une régression de cet espace, bien au contraire elle s’inscrit dans une opération de réadaptation à un milieu toujours difficile. L’étude de l’espace montagnard par le prisme des permanence et de changements semble être une voie possible à même d’établir de la connaissance fondée sur des éléments de terrain, des travaux réalisés. La montagne et avant tout un espace qui bouge constamment tout en insufflant à des anciennes valeurs de nouvelles conditions à leur pérennisation.
Sur le plan de la recherche scientifique, la montagne a fait l’objet de discrédit qui n’est ni un phénomène propre à l’Algérie ni un fait contemporain dans l’histoire de l’humanité. En effet, les chercheurs ne s’en sont préoccupés que tardivement. En tant que champ d’exploration scientifique, La montagne n’a été investie qu’à l’époque de la renaissance. En Algérie, la recherche scientifique se concentre sur le fait urbain. La raison en est que la perception de ces lieux se limite à un relief et à une altitude mettant ainsi en exergue l’ handicap physique. De ce fait, les politiques de développement axées sur l’industrie et l’agriculture, ont longtemps ignoré la montagne.
Cette image qui référence à l’espace physique de la montagne explique sa marginalisation dans l’aménagement du territoire. En effet, les premiers textes de l’aménagement du territoire annoncent une politique monolithique. Il faut attendre la loi du 27/01/1987 pour que la référence à des spécificités régionales soit formulée. Et pour la première fois, la montagne de même que la steppe…trouvent une place dans une politique d’ensemble.
La loi du 27/01/1987 vient mettre donc un terme à la politique d’aménagement unitaire du territoire. Elle définit une politique d’aménagement du territoire qui tient compte des spécificités spatiales de ces unités.
La régulation du système spatial, social et économique est désormais réfléchie et définie à partir du principe de spécificité de zones du territoire national. Ainsi s’élabore pour la zone montagneuse un schéma d’orientation en matière de développement combinant une économie de tourisme à celle d’une exploitation optimale des terres, à une politique d’implantation de petites et moyennes industries.
L’approche unitaire qui continue toutefois à sévir dans le traitement de l’aménagement de l’espace montagnard nous produit des études caduques et largement inopérantes. Thèse largement défendue par A Khelil. Les pratiques de gestion déphasées aujourd’hui constatées sont la preuve irréfutable de la nécessité de définir de nouvelles approches dans l’aménagement de l’espace montagnard en association avec les habitants qui sont les acteurs à même d’impulser une véritable dynamique socio-économique.
Le document Demain l’Algérie qui demeure un guide en matière d’aménagement du territoire oriente le développement de la montagne par le prisme agricole, associé à la pluri-activité (PME _PMI) et à l’artisanat et au tourisme. Le tour semble être fait.
Le désenclavement de la zone par la création de voies mécaniques, l’électrification, l’auto- construction …, constitue une priorité et le meilleur garant de réussite de développement des zones de montagne.
Aujourd’hui nous assistons à l’émergence d’une zone industrielle et d’activité dans le territoire d’étude. Certes, cette structure économique est en gestation même si ses contours sont dessinés. L’option agro-alimentaire adoptée est sans conteste un choix judicieux et semble être apte à réaliser une réconciliation historique montagne / vallée mais dont le rapport est reformulé.
Présentation de l’espace des Ath Waghlis :
Le territoire s‘étale sur quatre communes et deux dairas que sont respectivement, Souk Oufella Tibane, El Flay, Tinebdar, Chemini et Sidi Aich. Situé au sud-ouest de la wilaya de Béjaia, il concentre les communes les plus petites en superficie et donc les plus concentrées en habitants. Il est délimité par un ensemble d’éléments naturels qui forment des démarcations : Les crêtes de l’Akfadou au nord –ouest, l’oued remila au sud-est, l’oued Soummam au sud et Ighzer Amokrane au sud-ouest. L’espace a une forme triangulaire dont le périmètre a une longueur de 48 km et une superficie de 7454ha.Grand versant qui tombe en drapé sur l’oued Soummam, le territoire des Ath Waghlis comporte une deuxième direction d’inflexion ouest-est qui rejoint l’oued Remila. Ce territoire englobe une partie des terres de vallée qui longent l’oued Soummam, contrôlant ainsi le défilé de la basse et haute Soummam. Le territoire comporte 59 villages et 05 hameaux (fig n°1).
Les mouvements migratoires et leur cortège d’impacts:
Le territoire des Ath Waghlis était organisé sur un modèle autocentré qui tenait compte des complémentarités physiques de la région. Ainsi, trois zones étagées, différemment exploitées, avaient été construites: zone de culture (vallée), zone d’habitat (versant) et zone de parcours (hauteurs).
Etant une zone accessible aux incursions colonisatrices, la vallée est ce talon d’Achille sur lequel exerçaient les Turcs des pressions pour soumettre ces tribus aux impôts. La vallée correspond à l’espace de colonisation, la seule cité construite par la France dans la région y est implantée (Sidi Aich). Et ce n’est sans doute pas un hasard si la colonisation, dans sa politique de sanctions suite à l’insurrection de 1871, a séquestré justement ces terres de vallée ; les terres nourricières de la région. La confiscation des terres cultivables, et des meilleures, avait amputé les sociétés traditionnelles, majoritairement rurales, d’une part importante de leurs potentialités d’exploitation des biens de consommation de base. La poussée démographique, le déclin des produits artisanaux face à la concurrence de l’industrie, le despotisme du pouvoir caidal , avaient crée les conditions favorables à l’accélération du processus de désagrégation de la société algérienne traditionnelle disloquée, spoliée dans ses fondements socioéconomiques, politiques et culturels par l’occupation militaire française. Mise dans des conditions défavorables, la société ainsi désagrégée avait puisé les ressources de sa survie dans les départs massifs. D’ou l’avènement du phénomène de migration dont le cortège de conséquences est de plus en plus lourd à porter.
Dans ce cyclone humain vers la métropole, les Kabyles représentent une forte proportion estimée à plus de 15.000 personnes par an (Benamrane).Une telle proportion semble stable jusqu’à la promulgation de la loi de 1973 interdisant les départs vers la France. A ces départs vers la France, ceux opérés à l’intérieur du pays ne sont pas moins importants. Aujourd’hui encore, la région des Ath Waghlis continue à expédier ses forces vives sur le territoire national et wilayal. Toutefois, le territoire arrive à garder 38,7% de sa population migrante, puisque celle-ci se meut dans l’espace territorial des Ath Waghlis. Plus du tiers de la population mobile reste sur place ce qui implique une réelle dynamique. La mobilité intra territoire est beaucoup plus importante, ces chiffres ne concernent que les personnes qui ont changé de résidence et ne rendent pas compte des migrations pendulaires. Or la proximité des villages est plus en faveur de celles-ci : Le territoire ne dispose pas de programme étatique de logements (exception de la ville de Sidi Aich). A cela s’ajoute une contrainte d’ordre social : En effet, les habitants des Ath waghlis sont fortement attachés à leurs villages et les changements de résidence restent assez rares et concernent presque exclusivement les cadres qui bénéficient d’un logement de fonction. C’est le cas des deux communes limitrophes que sont Chemini et Souk Oufella qui n’entretiennent pas de relation d’échange de ce type, les migrations pendulaires sont plus privilégiées au regard de la proximité et de la non disponibilité d’un parc de logements conséquent
Un deuxième élément de lecture des données de la statistique est assez révélateur du choix des zones d’émigration. Les personnes qui quittent le territoire des Ath Waghlis vont plus facilement dans les autres wilayas du pays qu’elles ne se fixent dans la wilaya de rattachement. Ils sont 35,1%. La wilaya de Béjaia, à laquelle appartient le territoire des Ath Waghlis arrive tout de même à capter le quart : 26,1%. La commune de Souk Oufella, centre géographique, est celle qui reçoit le plus, elle a un solde migratoire positif de 323. Tandis que Chemini et Sidi Aich, les plus anciennes communes, sont celles qui envoient le plus grand nombre. Si Sidi Aich a un rapport d’échanges équilibré (autant d’envois que de réception), Chemini a un solde migratoire négatif de 308 ainsi que Tinebdar :43.
Du glissement vers la vallée ou la construction d’un nouvel axe économique
Aujourd’hui, des nouvelles donnes viennent réorganiser l’équilibre traditionnel de la région. Ainsi, l’habitat connaît une nouvelle direction d’inflexion nord-sud et une occupation progressive de la vallée. L’axe Sidi Aich Ighzer Amokrane connaît un mouvement de conurbation qui suit la zone industrielle et d’activité en gestation dans cette partie du territoire. Nous observons un phénomène de glissement de la montagne vers la vallée qui oriente le nouveau mode d’occupation de l’espace d’une part et les nouvelles options économiques d’autre part.
L’existence de quatre voies de pénétration dans la montagne est un atout non négligeable dans la mesure où l’accessibilité est plus ou moins fluide et participe grandement à désenclaver la montagne. D’où la possibilité de promouvoir des petites unités de production dans les villages qui peuvent assurer une certaine autonomie par rapport à des régions lointaines (matériaux de construction, produits agricoles, commerces d’appuis, infrastructures d’enseignement et formation professionnelle et de santé publique…).
Le nouvel axe de développement local qui se met sur des axes de communication stratégiques (route nationale : RN n° 26, une ligne de chemin de fer, port de Béjaia) ne se confond pas exclusivement avec des unités de production plus ou moins importantes. Des activités de service soutiennent largement cette armature industrielle en construction. Il s’effectue parallèlement par l’installation de familles essentiellement nucléaires qui quittent la montagne pour la vallée. Ce départ annonce une densification dans les mouvements montagne–vallée jusque là caractérisés par des migrations pendulaires. Les liens familiaux sont toujours préservés ainsi que les liens avec la montagne ; en même temps se met en place un réel éclatement de la famille indivise ou plus exactement une refondation, même si l’économie familiale continue à être indivise (biens communs). Seule la maison semble concernée par cette atomisation.
La création de la zone d’activité sur cet axe date du 29/07/1995, elle couve une superficie au sol de 21.3140,85m2 dont 10.3833,35 sont déjà en activité ce qui correspond à 48,7%. La zone d’activités et la zone industrielle marquent l’espace de la vallée et construisent une place non négligeable dans le paysage économique régional. Ainsi sur un total de 1477 lots affectés à la zone d’activités de la wilaya de Béjaia, le tronçon Sidi Aich-Ighzer Amokrane couve 209 lots ce qui représente 14% de l’ensemble de la wilaya, tandis qu’il est de l’ordre de 4% pour la zone industrielle (source : DPAT 1998). L’occupation au sol représente 42,25h sur un total de 202,98 ce qui équivaut à 20,81% de la surface totale réservée à la zone industrielle dans la wilaya. Chiffre assez surprenant au regard de la récente implantation des zones d’activité et industrielle dans la vallée (1995).
L’option agro-alimentaire retenue dans les orientations de développement de la région, se manifeste dans la répartition des activités, ainsi sur un total de 70 activités projetées, l’alimentaire concentre 64 unités ce qui correspond à 86% des destinations des activités projetées dans la deuxième zone d’activité.
Cependant, les marqueurs qui annonçaient une réorientation vers les services et l’industrie étaient déjà perceptibles des décennies plus tôt avec le mouvement de descente de la population amorcé pendant la guerre de libération essentiellement motivé par des impératifs sécuritaires.
Une tendance à la tertiarisation de l’économie
La structure économique de la région révèle une dominance du troisième secteur. Un caractère toutefois surprenant dans l’espace montagnard. Mais une fois de plus, preuve est donnée que rural n’est pas synonyme d’agricole.
La structure de l’emploi n’a pas connu de grandes modifications depuis 1987. L’agriculture qui était de 4,8 % a légèrement diminué puisque aujourd’hui, elle est de 3,39%, le tertiaire continue à être le secteur dominant à raison de 57,98%, il a cependant chuté par rapport à 1987 ( 62,7%). De l’ordre de 23,83%, le secondaire a régressé (32,5 en 1987)…
La dominance du tertiaire est matérialisée par une concentration de commerces le long des voies de communication, aussi bien transversales que longitudinales, même si aujourd’hui la priorité est accordée à la RN 26 qui relie Béjaia à Alger. L’existence d’une zone d’activité à proximité de la zone industrielle d’Akbou annonce la construction d’une armature économique le long de la RN26 et de la ligne de chemin de fer.
Les nouveaux commerces implantés sur cette voie construisent le mouvement de glissement de la montagne vers la vallée. Souvent ces commerces sont situés au rez-de-chaussée des immeubles d’habitation. Si celui-ci a commencé pendant la guerre de libération nationale, pour des impératifs de sécurité, il est renforcé par des considérations purement économiques.
Les trois âges de la maison :
A l'intérieur du processus des migrations amorcé la veille de la première guerre mondiale, A. Sayad observe un phénomène de stratification sociale de l'émigration selon les conditions spécifiques de genèse en perpétuel mouvement. C'est ainsi que "Dans un premier temps jusqu'au lendemain de la seconde guerre mondiale (approximativement), l'histoire de l'émigration des Algériens vers la France se confondait avec l'histoire d'une société paysanne qui luttait pour sa survie et qui attendait de l'émigration qu'elle lui donne les moyens de se perpétuer en tant que telle. Dans un second temps, pour une masse de paysans pas seulement appauvris, mais totalement prolétarisés, l'émigration constituait l'occasion privilégiée –peut-être la seule qui leur soit donnée- de réaliser les aspirations que leur nouvelle condition autorisait et interdisait à la fois" (A.Sayad1977, p61).
- La maison du premier âge:
Le premier âge de l'émigration correspond à la maison traditionnelle qui a pu constituer un corps étanche aux injections externes à la suite de l'avènement de l’émigration. Celle-ci est assimilée, à ses débuts, à une opération qui consiste à déléguer certains membres de la communauté villageoise à s'absenter temporairement afin de se procurer les ressources monétaires indispensables à la survie de la société.
Le premier âge de l'émigration est chronologiquement limité au lendemain de la seconde guerre mondiale, et se définit par son caractère de lutte pour la survie de la société traditionnelle.
Des mesures sont prises pour sauvegarder les fondements socio-culturels de celle-ci. L'émigration du premier âge est limitée dans le temps et dans ses objectifs : ramasser un pécule pour une tâche précise. Le retour des émigrés est régulé par le calendrier des travaux agricoles et déclenche un "processus de réintégration quasi rituel, exorcisant les tentations citadines dont il pourrait être porteur, il renonçait au costume rapporté de la ville, surveillait son langage censurant tous les emprunts au parler citadin et au français" (A.Sayad, 1977, p63).
Comme preuve de la reconnaissance de sa place auprès des siens -agriculteur- le premier geste de l'émigré est consacré au travail de la terre.
Les facteurs caractériels de la première génération de l'émigration conférent à celle-ci un caractère fort de "clandestinité" qui garantit l'inaltérabilité des structures sociales et spatiales de la société traditionnelle.
Aux regards des caractères spécifiques de la première génération de l'émigration, nous pensons pouvoir émettre l'hypothèse de l'absence de modifications de la maison traditionnelle. Cette hypothèse naît essentiellement des objectifs du premier âge de l'émigration et des formes qu'il revêt.
L'émigré de la première génération, une fois de retour parmi les siens, réintégre le système de comportements tel que défini et assis par la société traditionnelle. Il s'efforce par des réflexes d'autocensure à faire disparaître tout indice de l'ailleurs qu'il est amené à côtoyer un moment de sa vie.
Il apparaît donc logique d'exclure toute adoption de nouveaux modèles de construction qui est une preuve trop flagrante de l'absence de l'émigré qui, à la limite, n'a échappé à personne, mais que chacun, conformément à un consensus social tacite s’emploie à méconnaître.
Si les caractères inhérents à cette phase ne sont pas spatialement repérables, ils n'en constituent pas moins un déblayage important pour l'assise de la deuxième phase, dont leurs répercussions spatiales sont fortement manifestes.
La maison : Une intégration triadale
La maison du premier du âge réalise une triple intégration à travers une articulation originale à un site difficile, à une organisation économique et sociale spécifique.
Par sa localisation sur le versant, l'habitat répond à la nécessité conjuguée de la sauvegarde des terres agricoles et des dangers de la vallée (foyer épidémique). A celle-ci, s'ajoutent l'attraction de la proximité des sources d'eau et la préoccupation ancestrale de se soustraire aux invasions conquérantes des éléments allogènes.
Bourgeon du sol d'où elle prend racine, la maison se fond dans le sol. Matériaux locaux et enveloppe architecturale close sont les éléments structuraux de l'architecture de la maison qui lui confèrent ce caractère d'ensemble intégré au site.
La topographie et le climat s'accordent pour imposer le système d'orientation de la maison. Aussi, la forme parallélépipédique de pierres surmontées d'une toiture en tuiles rouges est-elle toujours perpendiculaire aux courbes de niveau, et définit un espace clos dont les seules ouvertures sont la porte d'entrée et une petite fenêtre percée dans le mur pignon ainsi qu’une petite ouverture dans le toit, permettant ainsi une régulation thermique ingénieuse.
La maison creusée dans le sol s'adosse au rocher plus qu'elle ne le détruit. Ces éléments naturels incrustés dans le sol consacrent l'entente tacite entre l'homme et son milieu.
La toiture à deux pentes participe tant à l'intégration au climat qu'au paysage. La face intérieure réalise une intégration à la topographie reposée par sa structuration étagée. La partie la plus basse (adaynin) est située dans le sens descendant de la pente.
Un auvent, élément tant décoratif que fonctionnel, construit en bois et en tuiles rouges, rompt la simplicité de la maison et rehausse la qualité du volume architectural.
L'enveloppe architecturale de la maison est la couverture d'un espace unitaire principal morcelé en sous espaces. Les éléments de différenciation sont soit une démarcation du niveau du plancher, soit un mobilier fixe approprié assurant ainsi à la maison, en tant qu'espace polyvalent, un bon fonctionnement.
Le départage de l'espace de la maison est aussi fonction de la nature des acteurs usagers. Ainsi tiyeryerth est l'espace par excellence des humains tandis qu'adaynin est principalement réservé aux animaux. Takhena est le grenier de la famille.
Les trois zones, tiyeryerth, adaynin, takhena sont spatialement et fonctionnellement délimitées. L'espace adaynin se trouve à un niveau inférieur de celui de tiyeryerth. L'espace Takhena couvre entièrement adaynin et constitue la plus importante division horizontale de l'espace intérieur de la maison ( fig n°2).
- La maison du deuxième âge
Contrairement à la première génération pour laquelle l'émigration est une mission à caractère collectif limitée dans le temps et dans ses objectifs. La deuxième génération attend de celle-ci la réalisation d'un statut socioprofessionnel individualisé. Elle produit les conditions favorables à l'émergence de nouveaux types de comportement en rupture avec les fondements communautaires de la société traditionnelle.
Fruit de la confrontation de l'ancien modèle toujours en fonction, et du nouveau en gestation, la maison du deuxième âge est implantée en plein quartier familial et marque par là les liens ombilicaux avec la structure familiale traditionnelle. Aussi, la maison du deuxième âge se caractérise-t-elle par l'apparition de nouveaux matériaux de construction, désormais importés, d'une nouvelle organisation architecturale et d'une nouvelle technique de construction. Cette nouvelle sphère architecturale a connu deux phases : la phase primaire et la phase élaborée.
La phase primaire. Nouvelle forme de croissance de la maison traditionnelle, Taxxam't (petite maison) est construite dans la cour, avec des nouveaux matériaux importés (parpaings, barres de fer, verre) et appelle à l'autonomie d'une fonction : dormir.
Distincte de la maison traditionnelle par son enveloppe architecturale, par ce caractère monofonctionnel, elle ne se fond dans la maison traditionnelle que par la proximité du terrain.
La famille nucléaire inexistante dans la société traditionnelle, se construit ainsi par l'occupation limitée (la nuit) d'une portion de la famille agnatique.
Aujourd'hui, des couples ont en fait leur maison quand le besoin de sortir de la tutelle parentale devient trop pressant. Dans ce cas, elle devient polyfonctionnelle et s'avère une étape quelques fois obligée pour un glissement hors du village; terrain présentant désormais un caractère préférentiel pour la construction de la maison dite moderne.
Ce n'est pas tant l'objectif de sa genèse que les matériaux et la technique utilisés qui en font un modèle étranger à la maison traditionnelle ( fig n°3).
La phase élaborée. Elle est souvent et d'abord signe d'aisance et de réussite de l'émigré. Si dans une première étape, l'émigration à objectifs arrêtés se veut une émigration "clandestine", l'émigration de la seconde phase trouve en son sein sa propre foi. Aussi l'émigré du deuxième âge s'empresse-t-il d'afficher sa réussite. N'a-t-il pas raison de partir? Pour preuve cette gigantesque maison, ce commerce au bord de la route. M Feraoun nous rapporte dans ses romains cette prétention affichée au regard de tout observateur.
La maison se reconnaît par son volume relativement important; elle est souvent à deux niveaux, construite avec de nouveaux matériaux (parpaings, briques, fer…). L'existence d'un balcon, espace jusque là inconnu, lui confère un caractère de rupture architecturale avec la maison traditionnelle. Sur le plan fonctionnel, le caractère pluriel y est présent. Le cloisonnement de l'espace intérieur révèle le caractère spécialisé de l'espace soutenu par un mobilier approprié, méconnu de la société traditionnelle. L'accès à l'étage se fait par des escaliers extérieurs.
Maison à deux niveaux souvent située au centre du village, l’existence d'un balcon, de meubles "modernes", d'un espace intérieur cloisonné et spécialisé (à Tiyeryerth, espace plurifonctionnel s'opposent l'espace de la cuisine, de chambre à coucher, du séjour…) sont autant de signes de la maison du deuxième âge dans sa phase élaborée.
Le caractère le plus significatif de la construction du deuxième âge dans son aspect évolutif demeure celui de son site d'implantation.
Située au centre du village, mieux encore en plein quartier familial, la maison du deuxième âge révèle l'attachement profond à la famille, même si celui-ci est sous tendu par la nécessité de l'aide que celle-ci est appelée à apporter et surtout par son rôle de protecteur de la cellule nucléaire de l'émigré demeurée au village. Elle rend compte de la forte cohésion sociale de l'émigré avec la famille."Alors qu'à l'origine l'indivision préexistait à l'émigration qu'elle rendait possible, aujourd'hui, c'est à seule fin de pouvoir émigrer qu'une indivision de circonstance est reconstituée temporairement : l'émigré se donne un substitut qui puisse entrer et sortir pour les siens en son lieu et place". (A.Sayad 1977, P72).
La maison du deuxième âge répond plus à la nécessité nouvellement acquise, de spécialiser les fonctions de l'habiter regroupées dans la Tiyeryerth de la maison traditionnelle qu'à celle de marquer son individualité par rapport au groupe familial (fig n°4).
- La maison du troisième âge :
Située à la périphérie du village, elle investit la route. Reprenant le modèle urbain uniformisé sur l'ensemble du territoire national, la maison s'articule autour d'un couloir et a un caractère apparent ouvert sur l'extérieur. Aucun rempart construit ou naturel ne soustrait cette maison aux regards indiscrets et malveillants. Celle-ci semble plutôt défier les passants. Longtemps soustraite aux regards indiscrets, la maison d'aujourd'hui s'offre à l'œil du visiteur et semble recouvrir un droit longtemps occulté : celui de paraître.
La maison du troisième âge se présente comme l'aboutissement du processus d'atomisation de la famille agnatique amorcé à la suite des premiers mouvements migratoires. Celui-ci est entretenu par les différents facteurs de développement inscrits et induits par les perspectives de développement national d'une façon générale et locale de façon particulière.
Le groupe agnatique perd progressivement la portée de son autorité puisée dans les impératifs de la gestion traditionnelle. Celle-ci est rendue désormais caduque du fait de la désagrégation de cette même société et de l'émergence d'un nouveau mortier de cohésion et de solidarité sociale.
La localisation de la maison du 3ème âge en dehors de la structure spatiale villageoise traditionnelle participe à l'éclatement de celle-ci et à la phagocytose des espaces extérieurs, autrefois champs : principaux biens de production.
La maison semble opérer une rupture totale avec l'espace bâti traditionnel et constitue en elle-même une entité.
La maison se caractérise par un volume architectural important et imposant. Réalisée avec de nouveaux matériaux (parpaings, briques, siporex..), elle est généralement construite sur deux ou trois niveaux.
L'organisation de l'espace intérieur compartimenté spécialisé est plus le résultat d'une composition géométrique articulée autour d'un espace nouveau : le couloir, qui participe à une distribution rationnelle de l'espace intérieur (fig n°5).
Conclusion :
A leurs débuts, les mouvements migratoires étaient une réponse d’une population à la recherche de sa survie pour devenir un moteur de dynamisation de la région. La communauté a pu donc intégrer un circuit d’échanges national et supranational qui a remodelé son profil spatial économique et culturel. D’espace répulsif qui expédie ses forces vives sur le territoire national et transnational, le territoire connaît aujourd’hui une dynamique inverse. Il arrive à maintenir le quart de sa population sur place sans compter les migrations pendulaires qui ne représentent pas moins de l’équivalent.
La construction d’un espace économique dans le territoire des Ath Waghlis a bel et bien lieu, des perspectives prometteuses pointent à l’horizon à la faveur notamment de l’économie de marché dont le pivot principal est le secteur privé de plus en plus sécurisé. Le glissement de population aujourd’hui, largement perceptible, dessine une armature économique consolidée par l’habitat. Se mettre sur un axe de cette importance n’est pas si négligeable, l’enclave physique que constitue la partie traditionnellement habitée (partie haute) n’est pas efficace pour la mise en place des activités artisanales ou autres. Aux impératifs d’ordre social semblent se substituer des considérations économiques.
L’espace bâti en construction annonce une armature densifiée dans la direction est-ouest à l’intérieur de laquelle le village traditionnel perd son caractère organisationnel. De nouvelles règles organisatrices émergent dont l’axe routier est l’élément déterminant. J Fontaine parle de l’urbanisation de la Kabylie ; si ce terme reste ambigu dans ce cas de figure, il n’en demeure pas moins qu’il trace une voie de recherche certainement porteuse. Le développement économique semble destiner à la partie basse, il n’est certainement pas à exclure dans la partie haute même s’il est d’appui, il est pourvoyeur d’emplois et est un facteur déterminant de la stabilisation de la population qui connaît au quotidien des mouvements pendulaires
A travers les typologies variées de la maison, la satisfaction d'un besoin social de modernité est un des leitmotive de la dynamique architecturale dont la région est le théâtre. Une lecture plus fine qui s'intéresse au mode d'appropriation de l'espace nous amène à découvrir dans la maison du 3ème âge un retour au caractère introverti de la maison du premier âge auquel la maison du deuxième âge oppose un caractère extraverti confirmé. L’habitat définit également un axe de recherche d’autant plus intéressant que la nouvelle maison qui se met nécessairement sur un axe de communication annonce d’une part, une réelle rupture avec le modèle traditionnel, et participe d’autre part à construire une uniformisation de l’habitat à travers le territoire national, gommant l’intérêt de l’architecture vernaculaire.
Bibliographie :
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