P
endant longtemps le lien entre la politique et l'économie a été l'une des caractéristiques des sujets traités par les universitaires en Afrique, comme partout ailleurs dans le monde. Ce lien (ainsi que l'intérêt académique qui lui est porté) n'a jamais été autant marqué que dans le domaine des études sur le développement. Compte tenu du contexte historique africain de l'époque, plus particulièrement l'intérêt suscité par le double projet de construction nationale et de développement socio-économique, on comprend que l'intérêt du milieu académique et politique pour la politique et l'économie du développement ait été aussi prononcé dès le début. Une brève revue de la production intellectuelle du milieu académique africain dans les années 1960 et 1970 donne très vite une idée de l'importance de ce thème: aucune étude ou intervention académique de grande envergure ne paraissait complète sans une référence à la notion de « développement», et les défis qui s'ensuivent. De même, la formulation de remèdes politiques était largement répandue. Le contexte mondial de déséquilibre entre le Nord et le Sud à presque tous les niveaux du développement socio-économique contribuait à entretenir et à renforcer l'intérêt porté aux questions de développement: aucune étude consacrée au sous- développement des pays du Sud n'avait de sens ou n'était complète sans une évaluation des moyens par lesquels l'ordre socio-économique mondial limitait l'accumulation du capital national. L'émergence du paradigme sous-développement/dépendance, qui devint un cadre dominant pour analyser et comprendre les problèmes de développement des pays du Sud, permit ainsi de renforcer l'intérêt porté aux études sur le développement.Le début des crises économiques des années 1980, dans le contexte de l'accession au pouvoir de gouvernements de droite, adeptes du marché libre, dans les grands centres du capitalisme, le déclin des approches keynésiennes en matière de politique économique et de gestion, les changements majeurs intervenus dans le paysage géopolitique international, dont la fin de la Guerre froide entre l'Est et l'Ouest, ainsi que la montée du néo-libéralisme, ont radicalement bouleversé la théorie et la pratique du développement à travers le monde. Ce changement était particulièrement illustré par la fustigation systématique de l'État et de son rôle interventionniste dans le processus de développement. « Faire reculer les frontières de l'Etat» devint le cri de guerre des années 1980 et 1990, tandis que la «consécration» du marché libre, sans entrave, était considérée comme le principal objectif des pouvoirs politiques et comme la voie que tous les pays devaient inexorablement emprunter. L'inflation, devint le nouvel ennemi public, en lieu et place du chômage. Des instruments déflationnistes furent ainsi conçus et devinrent le moteur des politiques économiques et sociales. Dans le contexte spécifique africain, le changement fut apporté par les programmes d'ajustement structurel élaborés et imposés par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Le déclin des approches en termes «d'économie politique», et l'intérêt décroissant pour les questions centrales de développement socio-économique, qui avaient dominé la période post-1945, amena certains observateurs à annoncer la fin des études sur le développement (voire la fin du développement lui-même).
Cependant, suite aux énormes contradictions de la politique néo-libérale, telles que les piètres résultats enregistrés dans le Sud, comme en témoignent la stagnation, voire la régression de la situation socio-économique africaine ces deux dernières années, la crise survenue en Asie de l'Est en 1997-1998, les désastres économiques successifs qu'ont connu les grands pays latino-américains dans les années 1990, etc., l'intérêt s'est une nouvelle fois recentré sur les questions persistantes relatives au développement, qui ont toujours déterminé la prise de décision économique, au-delà de leurs promesses miroitantes. De même, l'énorme coût de la répression politique, de l'instabilité et de la violence qui ont accompagné l'introduction des programmes d'ajustement structurel a ravivé l'intérêt pour les conséquences politiques de la prise de décision économique. Les thèmes de l'accumulation de capital national, de l'emploi, de la redistribution des revenus, de l'épargne et de l'investissement, de même que celui de la politique sociale sont en train de reprendre leur place dans les débats de politique publique, tant sur le plan national, qu'international. Pour la première fois depuis presque deux décennies, le néo- libéralisme mondial se trouve sur la défensive.
L'expérience africaine en matière de politique économique néo-libérale constitue le thème dominant de cette édition du Bulletin du CODESRIA. Trois essais ont trait aux processus d'ajustement économique et de mondialisation marqués par la logique néo-libérale du marché libre et qui freinent la recherche de développement durable en Afrique. Ils plaident pour une redéfinition fondamentale de la notion de développement africain, allant au-delà des termes de politique décisionnelle fixés par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale à travers leurs politiques d'ajustement orthodoxes. Bien entendu, une telle redéfinition du développement africain ne portera pas uniquement sur la nature des politiques socio-économiques en place, mais également sur celle de l'État et des relations État/société. Ces questions sont délicates, comme le prouvent les exemples du Zimbabwe et de l'Afrique du Sud, qui sont également évoqués dans cette livraison. Les dilemmes associés au choix d'une politique appropriée contribuent à générer un développement durable et sont aggravés par un fardeau d'héritages historiques tels que le colonialisme et le racisme. Aborder de tels héritages est tout aussi décisif pour une perspective de développement, que n'importe quel autre élément. Le fait de prendre en compte ces aspects, ou au contraire, la conséquence d’une négligence dans ce sens pourrait engendrer des controverses et des contradictions qui caractérisent amplement l' Afrique du Sud et le Zimbabwe. Une certitude demeure cependant: un développement sans justice sociale ne serait ni durable ni envisageable dans le contexte historique africain.
Un effort intellectuel considérable sera consacré au thème du développement dans le cadre du nouveau plan stratégique du CODESRIA pour la période 2002-2006. Ainsi, la communauté universitaire aura de nombreuses autres occasions de débattre des différents aspects des sujets abordés dans cette édition du Bulletin. A travers les vastes thèmes: «Repenser le développement (africain)», et «La re-dynamisation de la réflexion sur le développement», le Conseil se donne pour mission de mobiliser une critique multidisciplinaire de l'expérience africaine du développement, analysant les efforts fournis pour surmonter l'impact et les conséquences des mauvaises politiques d'ajustement, dont le continent a souffert pendant ces deux dernières décennies. Les universitaires africains seront également invités à participer aux discussions sur le thème du développement international, qui est aujourd'hui monopolisé par les institutions financières internationales et leurs alliés intellectuels, mais qui, du fait de son rôle prépondérant dans la perspective de développement durable du continent ne peut être ignoré par le milieu académique africain.
Adebayo Olukoshi
Felicia Oyekanmi
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D é b a t s
Le racisme interindividuel après l’Apartheid
I
l existe un racisme à grande échelle et un autre à petite échelle. La première forme est associée au colonialisme, à l’esclavage et à l’apartheid, tandis que la deuxième forme se manifeste au quotidien dans les relations interraciales. Il existe évidemment des liens complexes entre ces deux formes, car l’épisode historique de la dépossession coloniale continue de hanter la pensée et les réflexes racistes d’aujourd’hui. Néanmoins, ce discours ne porte pas sur la forme institutionnalisée, habituelle du racisme, symbolisée par le colonialisme, l’esclavage, l’apartheid et les autres politiques, législations et pratiques racistes, mais sur l’expérience personnelle du racisme. J’aimerais préciser tout de suite que le racisme à petite échelle découle du racisme institutionnel. J’ai choisi d’étudier le thème du racisme interindividuel pour trois raisons. D’abord très peu d’études ont été menées sur ce sujet en Afrique du Sud. Ensuite, je souhaite remettre en question cette stratégie consistant à utiliser le discours racial pour mieux masquer les inégalités entre les différentes classes. Enfin, je suis fermement convaincu qu’il nous faut combattre le racisme, aussi bien dans sa forme institutionnelle reconnue, que dans sa forme individuelle et comportementale. Je ne fais pas uniquement référence aux extrémistes, mais également à la façon sournoise dont la question de race a influencé notre manière de penser. Je suis conscient, bien sûr, que cela n’est pas une tâche facile.J’ai été frappé par le peu d’intérêt que les sociologues portent aux questions de race et au racisme en Afrique du Sud. Par exemple, si vous parcourez le programme de cette conférence, vous verrez qu’une seule session traite du racisme. Vous remarquerez également que parmi toutes les présentations de cette session, une seule est consacrée à l’Afrique du Sud. Je me suis battu pour essayer de comprendre pourquoi dans une société aussi gangrenée par le racisme, ce phénomène n’est pas étudié par les sociologues.
Un certain nombre d’explications me sont venues à l’esprit. Est-ce parce que les sociologues blancs continuent de monopoliser tous les aspects de la production intellectuelle du pays ? Est-ce lié à l’historiographie de l’Afrique du Sud, qui est passée d’un marxisme mécaniste selon lequel la domination raciale n’était qu’un simple produit du développement capitaliste, à une pluralité d’approches et de positions? Ou alors, l’euphorie autour de l’acquisition du droit de vote par la majorité de la population a-t-elle induit tout le monde en erreur, en faisant croire que la fin de l’apartheid annonçait également la fin du racisme ? Ou bien, est-ce parce que le thème du congrès ne se prête pas à un débat sur le racisme ? Est-ce par lâcheté intellectuelle que l’on évite d’aborder les graves questions de notre époque ?
L’apartheid, le colonialisme, l’escla- vage et tous ces extrémistes qui continuent de pratiquer un racisme ouvert sont des ennemis facilement identifiables. Les divers comportements, hypothèses, et opinions racistes qui apparaissent dans les conversations et les discours quotidiens sont beaucoup plus sournois. Mais c’est à travers ces comportements mêmes que les identités sont forgées, véhiculées et reproduites. Je suis convaincu que si ces comportements ne sont pas abordés au sein de débats tels que celui-ci ou autour d’une table de discussion, dans les bars et les bus, cette forme de racisme restera enfouie en chacun de nous, même si elle a été officiellement bannie des textes de loi. Combien d’entre nous ont entendu des propos racistes, sans protester une seule fois ? Combien d’entre nous se sont sentis mal à l’aise face au racisme régnant dans nos familles et parmi nos amis, sans pour autant intervenir, par peur de perdre nos amis, de bouleverser le fragile équilibre des relations ou simplement, de ne pas paraître étrange dans des situations particulières. J’aimerais autant que possible encourager le débat racial et pousser les sociologues à intégrer dans leur travail la question du racisme en Afrique du Sud. Ce débat pourrait évidemment revêtir diverses formes, mais il doit conduire à une certaine prise de conscience. Une grande partie de ce projet consisterait évidemment à discuter de la manière dont le racisme et le système de classe se croisent pour engendrer des résultats personnels spécifiques dans le paysage sud-africain, et mener des réflexions sur la façon dont les identités fondées sur le racisme apparaissent dans divers contextes. Ces deux éléments ne sont pas mutuellement exclusifs. Le dualisme riche- pauvre, noir-blanc continue de jouer un rôle considérable dans le contexte sud-africain, mais diverses identités se sont formées au sein et en dehors de la sphère racisme/classe. En se limitant à la question de l’identité, on risque de minimiser l’importance de la notion de classe et d’analyser le principe de la différence, sans expliquer la manière dont celle-ci se manifeste.
A ce sujet, l’analyse de cette situation par Gilroy (1982:302) me semble, convaincante : « …les conceptions noires des notions de race et de classe sont indissociables, empiriquement. La notion de classe présente dans les revendications noires n’est pas due au fait que les Noirs sont en majorité prolétaires, bien que cela soit également une réalité. Les luttes qu’ils ont menées pour obtenir leurs droits civils, mettre fin à l’oppression de l’État ou bénéficier d’un statut de salarié sont une illustration des processus par lesquels la classe ouvrière se constitue politiquement». Comme l’affirmait E. P. Thompson au sujet de la formation des classes, nous pouvons également soutenir que la conscience noire se forme au cours de cette lutte. Mafeje (1992:2) laisse supposer que ce phénomène a été favorisé par l’éducation coloniale, lorsqu’il écrit :
L’ironie de la situation réside dans le fait que les défenseurs de la cause noire avaient été formés à la lutte contre le racisme par la société qu’ils combattaient. Ils étaient non pas le produit de la culture africaine, mais celui de l’éducation occidentale.
La notion de race humaine est fondée sur un immense paradoxe (il s’agit d’un mythe sur le plan biologique, mais d’une réalité sur le plan social). En 1973, le célèbre biologiste Stephen Jay Gould (1973:232) avait avancé un argument biologique démontrant l’inexistence de races humaines en ces termes :
L’on sait que l’Homo Sapiens est une espèce très différenciée : tout le monde est d’accord sur le fait que la différence de couleur de peau est l’expression la plus visible de cette variabilité. Mais le principe de variabilité ne donne pas lieu de parler de race.
Il précise que la notion de race présuppose l’existence de différences génétiques or, les différences de couleur de peau ne sont pas d’ordre génétique. Le célèbre généticien, Steve Jones (1991) affirme également que les êtres humains sont tous semblables génétiquement.
Sur le plan biologique, il est donc établi qu’il n’existe qu’une seule espèce humaine. Pourtant les variabilités visibles entre individus influent lourdement sur la manière dont ils se traitent les uns les autres, ainsi que sur leurs relations interpersonnelles. Les individus n’attachent pas tous la même importance à cette variabilité et j’aime- rais comprendre comment les victimes de ce racisme ordinaire, quotidien arrivent à s’accommoder des multiples hypothèses et préjugés racistes qui associent la notion de valeur à la race blanche. Cette supériorité et cette domination sont reproduites et renforcées au quotidien par les manières, les comportements et les façons de parler des individus. Pendant l’apartheid, toutes les activités humaines étaient structurées en fonction de la race : venir au monde, aller à l’école, prendre le bus ou le train, faire l’amour, se marier, manger et boire, porter une coiffure, saluer, mourir, se faire enterrer, etc. L’apartheid réel transparaissait dans la vie de tous les jours et ces coutumes racistes ont certes changé, mais elles n’ont pas pour autant disparu avec la fin de l’apartheid.
Il est évident que le racisme à grande échelle constitue la toile de fond du racisme à petite échelle (à l’exemple des quatre histoires que je décris dans cet exposé). Il en constitue le contexte général. Néanmoins, tous les actes racistes ne doivent pas être associés au racisme institutionnel politique et idéologique dominant. Il est évident, par exemple, que les Blancs ont tiré profit de l’apartheid, et par extension, du racisme. L’économie politique de l’Afrique du Sud continue d’être structurée par les dividendes de ces profits. Mais cela ne veut pas pour autant dire que tous les Blancs sont racistes ou que la plupart d’entre eux sont des racistes potentiels. Il existe bien sûr des Blancs totalement imprégnés de l’idéologie raciste et qui sont incapables de se défaire des chaînes idéologiques établissant une hiérarchie entre les différentes catégories raciales. Ces individus se cramponnent à une idéologie prédominante au 19e siècle et pendant une bonne partie du 20e siècle, selon laquelle l’humanité était divisée en divers groupes raciaux physiquement distincts, possédant des capacités intellectuelles inégales. Selon cette conception, la notion de race influe sur la culture, l’histoire, et la civilisation. Aussi étrange que cela puisse paraître, de nombreux Sud-africains continuent de penser ainsi, oubliant que ces conceptions n’ont plus cours.
Commentant les attitudes des Blancs dans un portrait de la population blanche, à un de ses passages les plus saisissants, Pieter Dirkie Uys raconte qu’il a parcouru l’Afrique du Sud en long et en large depuis 1994, et qu’il n’a jamais rencontré une seule personne qui soit pour l’apartheid. Les Blancs reconduisaient au pouvoir le Parti nationaliste, qui défendait une idéologie ouvertement raciste et pratiquait la politique de l’apartheid. Aujourd’hui, il n’est plus bien vu de soutenir le racisme de l’apartheid. Mais celui-ci se manifeste de façon plus sournoise. Nous ne sommes pas en train d’affirmer que le racisme interindividuel est une simple réaction individuelle ou un choix (qui se détacherait d’un contexte plus large), mais qu’il est nécessaire de comprendre comment ce phénomène peut devenir invisible, même pour ceux qui profitent volontairement ou involontairement du racisme.
Ce caractère invisible du racisme peut amener à présenter une situation d’une manière tout à fait contraire à la réalité. Prenez l’exemple de la transition démocratique en Afrique du Sud. Cette transition est généralement présentée comme pacifique (un miracle rendu possible grâce à la magie de Mandela). Pourtant, vingt mille personnes sont mortes suite à des violences politiques dans la décennie précédant les élections de 1994. La majorité d’entre elles était noire. Le fait qu’ il y a eu très peu de Blancs parmi les morts est lié à la représentation pacifique que ces derniers se sont fait de cette transition. La mort de citoyens noirs a été présentée comme un détail du processus de démocratisation en Afrique du sud et la transition présentée comme un épisode pacifique, plutôt que violent.
Le racisme revêt diverses formes, mais les personnes qui en sont victimes savent exactement à quel moment elles ont été sujettes à cette agression sournoise. Le racisme est donc défini par les personnes qui en sont victimes et je pense que l’ampleur du mal que peut causer un préjudice involontaire oblige également à intégrer ce dernier dans la définition du racisme. Le processus de définition du racisme fait également partie du combat contre celui-ci. En effet, si la victime participe à la définition de ce phénomène, elle sera en mesure de redéfinir son rôle par rapport au racisme, de sorte à ne plus être une victime passive, mais un acteur engagé dans la lutte contre ce mal. La description des expériences réelles, voire virtuelles du racisme participe de la définition du racisme et je vais à présent vous raconter une histoire liée au racisme.
J’ai vécu pour la première fois une expérience de racisme ouvert il y a très longtemps, mais je m’en souviens encore très bien, comme si cela s’était passé hier. Cette histoire a fini par devenir un souvenir de famille, raconté de diverses manières, selon le narrateur, ce qui a permis de garder ce souvenir intact.
Je devais avoir environ quatre ans et demi au début des années 1960, au moment où nous voyagions de Ngqeleni, dans le Transkei, au Cap et que nous faisions une halte dans un endroit appelé «Ladysmith outside Oudtshoorn». Ceux qui connaissent bien Karoo savent qu’il y fait parfois extrêmement chaud en été ; étant donné que les voitures (mon père voyageait toujours en convoi, avec son frère) n’étaient pas climatisées à l’époque, les enfants assis à l’arrière étaient trempés de sueur. Nous adorions ces voyages, même si nous étions entassés sur la banquette arrière (nous voyagions toujours avec nos cousins) et que nous étions obligés de passer la nuit dans la voiture, sur la route, car les hôtels étaient uniquement réservés aux Blancs. Nous nous arrêtions toujours à une station-service pour dormir et je me rappelle combien l’odeur de l’essence nous rendait malades le matin, les fumées. En arrivant à Ladysmith, nous allâmes acheter des rafraîchissements et nous nous retrouvâmes dans une de ces typiques boutiques de campagne (ce n’était pas tout à fait un restaurant, mais il y avait des chaises et des tables alignées pour permettre aux voyageurs de se reposer). Mon père avait déjà commandé une multitude de choses à manger, lorsque mon oncle, visiblement abattu par une affreuse gueule de bois qu’il avait dû attraper la veille, décida de s’asseoir sur une des chaises. La gérante était une femme afrikaner, une de ces grosses femmes au teint rose et aux mains très lourdes ; elle réagit violemment en voyant mon oncle s’asseoir sur une des chaises réservées aux Blancs. Mon père répliqua aussitôt. «Si nous ne méritons pas de nous asseoir sur vos chaises, alors vous ne méritez pas non plus que nous soyons vos clients». Nous laissâmes sur le comptoir toutes les boissons fraîches déjà ouvertes, de même que les glaces, les hamburgers et sortîmes de la boutique, au milieu des injures racistes de la gérante.
Au cours du voyage, je me rappelle que je ne cessais de questionner mon père à propos de cet incident. C’était la première fois que je prenais conscience de ma différence. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi mon oncle, et nous tous, par extension, n’avions pas le droit de nous asseoir sur ces chaises. Pourquoi cette femme s’était-elle emportée pour une chose aussi banale ? Que signifiait l’expression «fokken slim Engelse hotnot»?2 C’était la première fois que j’entendais ces mots. Mon père essaya de m’expliquer ce qui s’était passé, de cette manière conciliante qui était bien la sienne, mais je ne pouvais m’empêcher de ressentir de la haine pour cette femme afrikaner. J’avais passé les premières années de ma vie dans l’environnement protecteur des environs du Transkei rural («le pays de Dieu», comme l’appelait mon grand-père) ; notre maison, située dans le village de Ngqeleni était fréquentée par tout le monde (les enseignants de la localité, les religieuses suissesses qui habitaient dans le couvent d’en face, les petits commerçants, les écoliers, les hommes d’affaires, les artisans, les paysans qui venaient acheter du tabac et d’autres denrées que ma grand-mère cultivait et vendait) ; tout ce monde-là nous rendait régulièrement visite. Je ne me rappelle pas m’être senti différent de qui que ce soit, jusqu’au jour de l’incident, dans cette boutique de Ladysmith.
Le racisme apparaît uniquement lorsqu’on perçoit des différences entre les individus et le fait d’établir des différences entre les personnes peut avoir un profond impact sur la formation des identités. Je suis entièrement convaincu que cet incident m’a permis de me forger une conscience politique.
Mais je dois dire que la formation que j’ai suivie pendant des années au Transkei était un peu superficielle, parce que nous étions protégés par la politique nationale de l’époque. L’apartheid a connu son heure de gloire à la fin des années 1950 et au début des années 1960. Dans le Transkei, le régime avait introduit l’autorité bantoue comme nouvelle forme de gouvernement local et appliqué les plans d’Amélioration et de Réhabilitation, très impopulaires. Dans la vie de tous les jours, lorsque nous jouions avec les écoliers, nous étions loin de réaliser la violence qui s’était emparée de la masse populaire.
Il existe beaucoup d’autres exemples semblables à celui-ci, mais j’étais plus intéressé de savoir comment ces expériences contribuent à la formation de l’identité — de quelle manière elles confirment et reproduisent les hiérarchies racistes. Il est vrai que la notion d’identité est complexe, que chacun d’entre nous véhicule des contradictions, que nous pouvons présenter des subjectivités différentes selon le contexte dans lequel nous nous trouvons ; mais cela ne nous empêche pas pour autant d’essayer de déconstruire ces notions.
Par exemple, «Qu’est-ce qui fait de vous un Noir ?» Cette question était posée dans le cadre d’un spot diffusé à la télévision et à la radio, et sur les panneaux publicitaires en Afrique du sud; elle est tirée d’un discours de Martin Luther King. Cette question m’a beaucoup touché. La réponse — votre conscience noire peut être déterminée par la station radio que vous écoutez — entraîne de nombreuses autres interrogations que ne poserai pas ici. Mais je pense que la question est bien posée. Dans les années 1970, lorsque le mouvement de prise de conscience noire balaya le pays, l’identité noire était définie selon un critère socio-politique: le terme noir désignait les citoyens privés de leur droit électoral. Lorsque vous étiez privé du droit de vote, vous étiez automatiquement considère comme noir, à condition de soutenir la lutte contre l’apartheid. Ceux qui avaient enclenché le mécanisme de leur propre oppression (les dirigeants des bantustans et autres traîtres) étaient appelés non-blancs. De même, les collaborateurs noirs américains étaient désignés par le terme «nègres». Il est évident que le mouvement BC s’est fortement inspiré de la manière dont le Mouvement Black Power des États-Unis avait utilisé le concept noir comme une affirmation positive de soi, dans un contexte de ségrégation. C’est grâce à ce mouvement BC que j’ai pris conscience de mon identité noire.
En même temps, au lycée Harold Cressy du Cap que je fréquentais, mes professeurs du «Unity Movement» (Mouvement pour l’unité) m’apprenaient que la notion de race n’existait pas et que nous sommes tous semblables. Il n’existe qu’une seule et indivisible race humaine. Le régime de l’apartheid se servait des différences physiques entre les individus comme d’un instrument d’exploitation des classes et d’oppression nationale. Selon cette conception, l’État n’est qu’un reflet des exigences d’accumulation du capital et le racisme n’est autre qu’un phénomène périphérique, quelles qu’en soient ses manifestations.
Les deux enseignements ne sont pas contradictoires, mais emploient des références totalement différentes. Je les ai gardés dans un coin de ma mémoire durant toutes ces années et depuis lors, j’essaie de comprendre le problème du racisme. Ces deux positions se valent, à divers égards.
Le fait que le mouvement BC mette l’accent sur une expérience commune de l’oppression a été déterminant dans le mouvement populaire de protestation qui a débuté dans les années 1970. En Afrique du sud, l’identité noire a été largement utilisée comme un élément politique unificateur, qui a veillé à ne pas écarter les diverses catégories de la population privées du droit de vote et regroupées sous son emprise. Vous pouviez être noir et habiter à Manenberg, Mdantasane ou même Malabar3. Depuis lors, la situation a évolué et la représentation d’une identité noire a cédé la place au culte de la différence et de la diversité. Le même débat interminable sur la définition de l’identité noire a été initié en Grande- Bretagne, à propos des ressortissants de l’Asie du sud. Amina Mama (1995:4), par exemple, aborde cette question lorsqu’elle évoque le changement de dénomination de l’Organisation des femmes africaines et d’origine africaine qui est devenue l’Organisation des femmes d’origine africaine et asiatique (une forme d’affirmation politique de l’unité des femmes afro- antillaises et asiatiques).
Stuart Hall (1992:254) qui s’exprimait sur la formation du concept de l’identité noire en Grande-Bretagne avait déployé un argumentaire qui aurait parfaitement pu s’appliquer à l’Afrique du Sud : «Il faut reconnaître l’impressionnante diversité de positions subjectives, d’expériences sociales et d’identités culturelles contenues dans la catégorie «Noir». Autrement dit, il faut admettre que la catégorie des «Noir» est une construction essentiellement politique et culturelle, qui ne peut pas être définie par rapport à un ensemble de catégories raciales transculturelles fixes et qui n’est donc pas liée à la Nature (l’accent est mis sur l’aspect originel). Il poursuit en affirmant que la fin de la représentation d’un sujet essentiellement noir ouvre la voie à l’incertitude et à la critique ; en même temps, il s’interroge sur les implications du concept de différence sur la politique de lutte et de résistance. Étant donné que cette dernière est basée sur la standardisation et la suppression des différences, Hall (1992) affirme que nous devons éviter de dériver vers «…une sorte d’interminable pluralisme libéral décousu». En d’autres termes, nous devons développer une politique de lutte, tout en reconnaissant la diversité des intérêts et des identités entre individus d’origine diverse.
Le concept d’identité noire et le terme noir ont eu le même parcours étymologique en Afrique du sud. Dans les années 1970, à l’époque où le mouvement BC redéfinissait la politique sud-africaine et développait une identité noire inclusive comme forme de résistance commune (plutôt que comme une marque d’oppression et d’assujettissement), le régime de l’apartheid appelait les Africains bantous ou «groupe majoritaire». En réaction à la terminologie adoptée par le BC, le Parti nationaliste réagit très vite en abandonnant le terme bantou pour désormais utiliser le mot noir dans son discours officiel. Le terme noir était utilisé au sens restrictif par le Parti nationaliste, de sorte à les différencier des «personnes de couleur» et des Asiatiques. Après l’acquisition du droit de vote en Afrique du Sud, le discours officiel a repris la terminologie du Parti nationaliste, plutôt que l’acception générique du mouvement BC. Aujourd’hui, dans la presse populaire et dans les documents officiels, le terme noir désigne uniquement les Africains. Cela mérite également d’être analysé en profondeur. Les autres groupes privés du droit de vote se considéraient eux aussi comme des Africains, mais ceux-là étaient officiellement appelés «personnes de couleur» et «Asiatiques». Cette différenciation jouait un rôle important dans le système de catégorisation du régime de l’apartheid (je pense que son rôle est même devenu plus important avec la chute de l’apartheid).
Je me suis souvent demandé si ce nouvel usage populaire du terme «noir» n’était pas lié à l’acquisition du droit de vote et au fait que la notion d’identité noire était associée à l’ancienne majorité qui était privée du droit de vote. Il est évident que les «personnes de couleur» et les Asiatiques étaient exposés à moins d’interdictions que les Africains (ils n’étaient pas obligés de se munir de laissez-passer individuels, il n’y avait aucune législation réglementant leur urbanisation; d’autre part ces deux groupes présentent en leur sein d’énormes différences sur le plan de l’histoire, des traditions et de la culture. Il serait risqué d’affirmer que ces différences n’ont pas contribué à la prise de conscience identitaire des différentes populations en Afrique du Sud.
Le maintien de la terminologie raciste dans les documents officiels, les formulaires de demande d’emploi et autres documents administratifs se justifie par la nécessité de pratiquer un suivi ethnique, afin de mieux prouver l’efficacité des actions politiques positives. Mais ceci présente une contradiction : comment peut-on transcender la question raciale, si l’on s’en sert comme outil ? En utilisant ces catégories, on établit des distinctions entre les individus sur la base de la couleur de leur peau et sur la base des anciennes catégorisations du Parti nationaliste. En outre, si le terme «noir» faisait référence au handicap politique caractérisant la majorité privée du droit de vote, l’acquisition ultérieure de ce droit n’aurait-elle pas dû conduire à une redéfinition de ce terme ? Il est évident qu’il faut clarifier cette terminologie, afin de mieux l’adapter à la situation actuelle.
Il est certain que le racisme s’atténue avec le temps ; ce sont les termes utilisés pour le décrire qui le maintiennent en vie. Même si le problème majeur de la pauvreté chez les Noirs demeure irrésolu, le débat semble glisser vers la question des identités et des différences ethniques. Il ne s’agit nullement d’une coïncidence, si les diverses catégories anciennement privées du droit de vote sont divisées en d’innombrables groupes, tandis que les Blancs sont regroupés en une seule catégorie, bien qu’il existe des différences internes entre les Juifs, les Afrikaners, les Allemands, les Anglophones, les Grecs, les Portugais, etc. À ce propos, j’aimerais reprendre la remarque ironique de Mafeje qui affirmait que les intellectuels blancs sud-africains souffrent d’un sévère déficit identitaire, parce qu’ils ont passé tant d’années à étudier les coutumes, la culture et les caractéristiques sociales des Noirs en tant qu’Autre, qu’ils n’ont finalement pas eu le temps de s’étudier eux-mêmes.
Comme pour répondre à Mafeje, Graham Boynton a écrit un livre intitulé Last Days in Cloud CuckooLand, sous-titré Dispatches from White Africa. J’ai lu la critique du livre écrite par un sociologue blanc sud-africain, Eddie Webster, avant de découvrir le livre lui-même. J’ai été révolté par le racisme suggéré dans ce livre et déçu par le pauvre contenu sociologique de la critique. J’ai envoyé une lettre au critique, que j’ai paraphrasé dans les lignes qui suivent.
Le livre décrit les peurs et les incertitudes des Blancs après la chute du régime colonial en Afrique du Sud. Quelques citations du livre nous permettront de découvrir la position de l’auteur. Elles démontrent également le caractère encore vivace du dualisme blanc-noir en Afrique du Sud. Après avoir repris la position raciste typique des colonisateurs blancs en Afrique, selon laquelle le règne des Noirs entraînera «…une destruction de la loi et de l’ordre», et que «…le continent sera plongé dans le noir» avec la disparition des contraintes de la civilisation européenne, il ajoute que «…le passé peu glorieux des Sud-Africains blancs lui apparaissait comme un prestigieux souvenir» (Boynton 1997:12-13). Il ne s’agit pas du témoignage d’un fasciste italien, mais de celui d’un militant anti-apartheid qui a été formé par Tick Turner, à Durban. Le racisme transparaît ouvertement dans les questions suivantes : «Ian Smith avait-il raison de dire que les Noirs n’étaient pas prêts à gouverner?» et «…Les Africains souffrent-ils d’un profond blocage, qui les empêchent de s’auto- gouverner de manière démocratique?» (Boynton 1997:177).
La critique de Webster débute par une anecdote autobiographique qui révèle une identification quasi totale à l’expérience de Boynton, en tant que Sud-Africain blanc. Après avoir décrit Encgobo comme un village anglais, sans réaliser toute l’ironie contenue dans cette comparaison, le critique nous fait part de ses impressions, à l’occasion d’une récente visite sur ces lieux: «C’était la première fois que je retournais à cet endroit depuis que nous l’avions quitté en 1965 et je n’étais pas du tout préparé à un pareil spectacle. La maison où nous vivions était occupée par des «squatters». Le jardin anglais était à présent envahi par les mauvaises herbes. La piscine municipale était complètement abandonnée. La salle des scouts n’existait plus. L’école était dans un piteux état. Tout l’équipement du laboratoire de l’école (qui faisait la fierté de mon père) avait été arraché. J’étais bouleversé. Il me semblait que toute mon enfance n’était plus qu’un rêve colonial ».
La critique me laissa perplexe et troublé. Dans un premier temps, je n’arrivais pas à comprendre pourquoi cela créait de telles sensations en moi. En lisant cette critique, quelque chose m’était resté sur le cœur, et ce n’est qu’après un certain temps que j’ai réalisé à quoi cela était dû. Cette critique ne suit pas l’ordre historique et pire, elle est une trahison de la fonction du sociologue. La raison en est simple. Il est fait mention à plusieurs reprises de la destruction du Transkei, mais aucune explication n’est donnée à cette destruction. Pourquoi cette destruction a-t-elle eu lieu? Qui a entraîné cette situation? Quel critère permet de déterminer la culpabilité dans de telles circonstances? Des questions clés demeurent sans réponse, pire, on n’essaie même pas de les poser. La seule explication consistait en la futile répétition de l’argument rationnel raciste et usé, selon lequel il existe un caractère inhérent au psyché des Africains, qui les empêche de gouverner un État moderne dans des conditions optimales. Pire, la critique faisait également mention d’un autre cliché: la lenteur des Africains. J’ai également trouvé étrange qu’après avoir quitté le Transkei, comme un travailleur immigré en fuite, le critique puisse y revenir trente deux ans plus tard, sans s’attendre à des changements. S’il avait quelque peu suivi l’évolution de l’histoire du Transkei, il n’aurait pas été surpris (est-ce trop demander à un sociologue ?).
J’ai également vécu dans le Transkei et je peux donc fournir un témoignage direct au sujet des dégradations qui ont eu lieu. L’usage de demi-vérités fait la force des idéologies et constitue en même temps un élément en leur faveur. Je me rappelle des violences entre Noirs survenues dans les années 1980, et de la manière dont elles ont été utilisées pour persécuter tout un peuple et justifier les nombreux états d’urgence. Les Noirs s’entretuaient, certes, mais l’autre partie de l’histoire n’est pas racontée (d’ailleurs, le TRC a fait beaucoup de révélations sur la complicité et la participation de l’État à ces violences, particulièrement dans le Kwa-Zulu Natal). De même, le Transkei a effectivement connu un déclin, mais là encore, le critique se contente de relater la moitié de l’histoire. J’ai essayé de la restituer, non pas de manière extrémiste, mais en resituant ce sous-développement dans son contexte historique et en le reliant à la période actuelle. Vous me direz en quoi le déclin continu du Transkei est lié à la démocratisation sud-africaine. Je pense que ce déclin est lié à la nature du nouvel État. Après tout, pourquoi est-ce que les pauvres individus qui ont pillé la maison de Webster et transformé son rêve fantaisiste colonialiste en un cauchemar africain devraient-ils être accusés à tort, alors que les élites profitent tranquillement du nouveau régime, sans faire l’objet de la moindre critique?
Webster parle de son rêve colonial en tant que sud-africain blanc et non en tant que Sud-africain tout court. Il évoque le souvenir des meurtres du fleuve Bashee et plus loin, décrit les jardins de campagne coloniaux anglais, ainsi que les laboratoires d’école ; il oppose ainsi la barbarie à la civilisation blanche. Webster affirme que Boynton offre une vue nuancée des Blancs en Afrique. Je pense que cela s’oppose à la description stéréotypée des Noirs.
Il regrette de n’avoir pas pris davantage au sérieux les avertissements des racistes (selon lesquels la civilisation disparaîtrait lorsque les populations locales prendraient le pouvoir) et il fantasme sur les solutions simplistes que ceux-ci proposent. Quelle autre conclusion peut-on tirer de cette évocation futile, anti-sociologique et anti-historique des craintes des racistes ? Il est évident que les craintes de ces racistes sont également les siennes. Quelles sont les implications d’une telle prise de position ? Je pense que cela conduit à une impasse. J’estime que les problèmes doivent être abordés de façon directe. Peut-on aborder ces problèmes en se plaçant du point de vue privilégié d’un Sud-africain blanc ? Ou alors Webster devrait-il d’abord faire abstraction de son identité blanche? Cela est-il possible ou sommes-nous condamnés à évoluer dans un moule racial ? A ce propos, il a été incapable, en tant qu’intellectuel, de s’affranchir de son statut de privilégié de l’apartheid, se considérant de fait comme le producteur du savoir plutôt que comme son objet.
Un élément important doit être souligné: il n’y aucune mention du phénomène des ouvriers migrants, du réservoir de main-d’œuvre que constituait (et cela est encore le cas aujourd’hui) le Transkei (le rôle oppressif du colonialisme est oublié, au profit du rêve fantaisiste de jardins anglais paradisiaques). N’est-ce pas un préjugé profon- dément ancré dans la mentalité blanche? Je pense que c’est ce que révèlerait une analyse de discours de cette critique. Il n’y aucun débat sociologique autour de la question de la terre, qui a opposé les personnes de façon concrète, ni sur les plans d’Amélioration et de Réhabilitation, qui, on le sait bien, n’étaient qu’un prétexte pour contrôler la population rurale. On se retrouve avec une description simpliste de la splendeur coloniale opposée à la barbarie africaine et face à des individus qui ne peuvent ni apprécier, ni respecter la valeur des laboratoires d’école.
Il semble que la dénonciation matérialiste de l’historiographie sud-africaine faite par les universités ainsi que les premières critiques des mouvements de libération ont été vaines. La mémoire est à la base de toute tradition intellectuelle. Je sais bien qu’il existe des pans de notre histoire que nous préférerions oublier. Mais le fait d’ignorer sciemment l’existence de cette histoire intellectuelle, ainsi que toutes les initiatives précédentes visant à aborder les questions cruciales pour décrire à la place une nation rose dépourvue de classes et uniquement composée de Blancs et de Noirs (avec leurs craintes et leurs espoirs), comme le fait ce critique, est, à mes yeux, la pire forme de régression intellectuelle qui soit. Cette analyse est comparable au «Cloud Cuckooland», car elle n’aborde pas les questions clés relatives à la propriété et celles se rapportant aux possibilités limitées de distribution des terres dues aux contraintes de l’accord négocié. Dans pareil cas, nous n’avons plus besoin de lutte pour la libération ; le critique nous demande plutôt de nous écouter les uns les autres au moyen d’un parfait système de communication entre Noirs et Blancs. Cela ressemble à du bon vieux pluralisme. Le système ne comporte plus aucune contradiction (rien que des malentendus qui peuvent être résolus en s’écoutant les uns les autres). On demande aux Anglo-Américains de prêter attention à la détresse de ceux qu’ils avaient exploité et ensuite envoyé dans le Transkei, au moment où l’industrie minière était en plein essor et offrait des emplois par milliers. De la même façon, nous devons nous attendre à ce que les personnes qui se languissent dans le Transkei écoutent le discours du capital et prennent en compte les exigences qui conditionnent leur propre exploitation. N’est-ce pas une autre forme de «Cuckooland» ? Je suis convaincu que la raison est bien plus profonde que cela. J’ai été frappé par la piètre conceptualisation du problème en termes de classe. Au lieu de cela, le critique se laisse emporter par la supposée priorité nationale de construction de la nouvelle Afrique du Sud. Un tel développementalisme est essentiellement limité, car il se résume à une obséquieuse prise de position pour le nouvel État. Dans ce discours, les intérêts des opprimés sont bien sûr intégrés dans l’intérêt national inclusif et la notion de liberté intellectuelle devient un mal nécessaire. Étant donné que la valeur explicative de la notion de classe est niée, une autre explication aurait au moins du être fournie pour justifier les flagrantes inégalités dont souffre notre pays (ou bien la lenteur des «zots» — le terme utilisé dans cet ouvrage pour faire référence aux Noirs — est-elle, là encore, la cause de cette inégalité?).
Fred Hendricks
Rhodes University, Grahamstown, Afrique du Sud
Notes
1. Il s’agit de la version résumée et révisée du discours du président, prononcé lors du congrès de l’Association Sud africaine de sociologie, qui s’est tenu à Pretoria en juillet 2001. Le titre original de ce discours était «Le racisme interindividuel à l’échelle mondiale». Je me suis inspiré des commentaires et des critiques de : Jimi Adesina, Mekuria Bulcha, Tom Burns, Monica Hendricks, Jeff Lever, Andrew Nash, Jide Oloyede, Pablo Suarez et Chris Thomas.
2. A fucking clever English Hottentot : Bâtard d’hottentot anglais rusé.
3. Selon la géographie de l’apartheid, ces zones étaient respectivement réservées aux individus de couleur, comme on les appelait, africains ou asiatiques.
Références
Alexander, N., 2000, «The Politics of Identity in Post-Apartheid South Africa» in J. Mullet et al. (ed), Challenges of Globalisation, Johannesburg, Longman.
Boynton, G , 1997, Last Days in Cloud Cuckooland. Dispatches from White Africa, New-York, Randon House.
Brah, A., 1992, «Difference, Diversity and Differentiation», in J. Donald et A. Rattansi (eds), Race, Culture and Difference, Londres, Sage.
Gilroy, P., 1982, «Stepping out of Babylon – Race, Class and Autonomy», in Centre for Contemporary Cultural Studies. The Empire Strikes Back: Race and Racism in 1970’s Britain, Londres, Hutchinson/ CCCS, Université de Birmingham.
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Jones, S., 1991, «The Reith Lecture», Independent, 12 décembre.
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Mafeje, A., 1992, In Search of an Alternative: A Collection of Essays on Revolutionary Theory and Politics, Harare, SAPES Books.
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L
e Zimbabwe a attiré l’attention de l’opinion au niveau continental et international. D’abord, à cause de la débâcle constitutionnelle en 2000 qui a résulté des grands changements proposés par Robert Mugabe et qui avaient été rejetés au cours d’un référendum. Ensuite, lors de la course pour les élections législatives de 2000, un nouveau parti politique, le Mouvement pour le changement démocratique (MDC) a fait irruption sur la scène politique en tant que parti d’opposition, ayant pour ambition de renverser l’Union nationale africaine du Zimbabwe-front patriotique (ZANU- PF). Enfin, dans la même période, les vétérans de la guerre de 1965-1980 (ou guerre de chimurenga, censée instaurer un gouvernement par la majorité), initièrent leur troisième chimurenga, afin de se réapproprier les terres des agriculteurs négociants et les distribuer aux paysans sans terre.Les médias et les organisations internationales exprimèrent leurs inquiétudes face à la situation d’anarchie qui prévalait dans cet État africain et qui avait été aggravée par l’assassinat de fermiers blancs (onze morts vers la mi-mars 2002). On commença à associer le conflit des terres au régime du Président Robert Mugabe. Un consensus international commença à se former autour de la nécessité d’introduire une réforme politique au Zimbabwe. Cette réforme visait à écarter Mugabe du pouvoir. Certains observateurs pensaient que les élections de mars 2002 permettraient au Zimbabwe de sortir de l’impasse politique et économique dans laquelle il se trouvait. Les observateurs occidentaux souhaitaient que Morgan Tsvangirai du MDC détrône Mugabe d’une manière démocratique. Le scrutin de mars a plutôt contribué au renforcement du bourbier, en permettant la réélection de Mugabe, entraînant ainsi l’indignation de la communauté internationale. Plusieurs pays refusèrent de reconnaître la légitimité du gouvernement zimbabwéen et tentèrent de l’isoler par tous les moyens, en recourant notamment à diverses sanctions, en suspendant l’aide au développement et en excluant temporairement le pays du Commonwealth.
Le Président Mugabe est décrit par les médias comme un homme autoritaire, un corrompu, un assoiffé de pouvoir ayant truqué les élections en recourant à toutes sortes de machinations sournoises. Il est considéré comme le responsable de la situation de non-droit et de violence qui s’est abattue sur le pays avant et après les élections ; il est également accusé d’avoir provoqué la crise économique et d’avoir poussé les bailleurs de fonds à suspendre la politique d’aide au Zimbabwe. Sa gestion du pays est également considérée comme allant à l’encontre de la vague de transition démocratique de la dernière décennie. Mugabe était considéré comme une menace pour son propre pays, mais également pour les nouveaux projets de développement du continent, tels que l’Initiative pour la Renaissance africaine et le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD). Les pays du Nord ont poussé les dirigeants africains membres de la Communauté pour le développement de l’Afrique australe (SADC) à condamner Mugabe. L’Afrique du Sud, en particulier, a été appelée à jouer le rôle de policier de la sous-région et à user de son influence économique pour punir le Zimbabwe.
En tant que ressortissants de l’Afrique australe basés en Amérique du Nord et suivant l’évolution de la situation de ce pays, nous sommes préoccupés par l’orthodoxie qui règne au Zimbabwe. Cette situation n’est pas analysée dans une perspective historique ; elle est réduite à une dichotomie simpliste entre démocratie et autoritarisme et n’a pas réussi à déplacer le débat au-delà de la personne de Mugabe. Les éléments structurels et historiques qui ont conduit à cette impasse sont rarement ou presque jamais évoqués et la plupart des commentateurs semblent ignorer le rôle important que joue la fracture Nord-Sud dans l’ordre politique et économique du continent.
Nous pensons que la crise du Zimbabwe est à la fois similaire et différente de celle qui secoue les autres États africains depuis la fin des années quatre-vingt. Elle est différente par l’intérêt qu’elle a suscité auprès de la communauté internationale. Cela prouve qu’un consensus est en train d’apparaître autour de la nécessité d’une meilleure régulation des transitions démocratiques ; cela révèle également la nature raciale du système de classes zimbabwéen. Hormis ces deux éléments, la crise au Zimbabwe présente les mêmes caractéristiques que les crises politiques qui ont éclaté entre la fin des années quatre-vingt et le début des années quatre vingt-dix. Tout comme la plupart des États africains, le Zimbabwe est actuellement en train de vivre une crise des élites africaines, au moment où Washington l’exhorte à la bonne gouvernance.
Le Zimbabwe emprunte enfin la voie africaine
Les commentateurs ont presque unanimement accusé Mugabe d’avoir provoqué la situation actuelle, sans essayer de la resituer dans un contexte historique. Très peu se rappellent que Mugabe avait bénéficié du soutien du Nord au début des années quatre vingt, lorsqu’il était considéré comme un leader pragmatique qui évitait de commettre les mêmes erreurs d’autres hommes politiques tels que Samora Machel du Mozambique. Mugabe a été salué pour sa capacité à résoudre les conflits à travers la négociation, comme ce fut le cas pour l’accord de Lancaster House (qui a mis fin à la longue guerre) et pour avoir favorisé l’unité nationale en intégrant le parti d’opposition, ZAPU, dans la structure gouvernementale. Son régime a conservé les institutions démocratiques qui donnaient aux Blancs la possibilité de poursuivre leur mobilisation politique ; il a également autorisé les partis d’opposition à majorité noire. Mugabe était à la tête d’un état constitutionnel fort, à l’économie florissante. Ce n’est que dans les années quatre vingt-dix que son régime est considéré comme rebelle.
L’impopularité du Président Mugabe a été renforcée par les bouleversements géopolitiques et économiques mondiaux qui ont poussé une grande partie de la première génération de dirigeants africains à se retirer du pouvoir. Ces transitions politiques ont eu lieu en pleine période de déclin économique et pendant la période d’introduction des Programmes d’ajustement structurel (PAS) qui exigeaient une libéralisation à la fois économique et politique. L’économie zimbabwéenne en a été affectée, mais le pays a pu retarder l’application des PAS jusqu’en 1991. Comme pour la plupart des autres pays, les PAS n’ont produit aucun résultat. La libéralisation du commerce a ouvert le pays à la concurrence internationale, affaiblissant ainsi les fragiles industries locales. En outre, la réduction du budget de la fonction publique et des dépenses de l’État a rendu difficile l’intégration des nouvelles élites et la réduction de l’effet de la crise économique sur les populations urbaines pauvres.
Le Zimbabwe est en train de reproduire l’épisode typiquement africain des transitions démocratiques, qui a pour origine principale le conflit entre élites. Comme partout ailleurs, la population urbaine zimbabwéenne a souffert des privations entraînées par les PAS. Les crises syndicales sont venues aggraver une situation économique déjà moribonde. Cela a entraîné la formation de l’Assemblée nationale constitutionnelle (NCA) qui rassemble la majeure partie de l’opposition et a favorisé l’émergence du MDC (dirigé par l’élite urbaine travailliste), en tant que parti politique d’alternative. Aujourd’hui l’on s’accorde à dire que le système politique africain est fondé sur le principe du clientélisme. L’État devient un outil de mobilité sociale, d’avancement économique. L’inca- pacité de l’État à intégrer les nouvelles élites et la capacité de ces élites elles-mêmes à s’attirer le soutien des populations urbaines défavorisées contribue au renforcement de partis d’opposition tels que le MDC.
En outre, la politique de l’après- Guerre froide permet aux mouvements d’opposition d’accéder à des ressources extérieures ; aujourd’hui, l’accès aux bailleurs de fonds internationaux s’est démocratisé. La fonction publique et les groupes de l’opposition peuvent désormais bénéficier du soutien moral, technique et financier des bailleurs internationaux, les patrons du Nouvel ordre mondial. Cette situation a favorisé l’apparition du MDC et lui a permis de tenir tête au ZANU (PF). Le MDC a obtenu 57 sièges sur 120 lors des élections législatives de 2000 ; il a triomphé lors du référendum de 2000; par ailleurs, Tsvangirai, le candidat du MDC, a obtenu 1 258 401 voix (contre 1 685 212 pour Mugabe) lors des élections présidentielles.
Le débat autour du caractère libre et démocratique des élections présidentielles zimbabwéennes est tout à fait vain, particulièrement en Afrique, où les partis au pouvoir possèdent toujours un atout politique, du fait qu’ils contrôlent les médias et les autres instruments de l’État. C’est pour cette raison que les partis d’opposition sont toujours défavorisés. Mais, comme nous l’avons évoqué plus haut, ces partis d’opposition disposent d’un atout moral. Ils peuvent présenter la crise économique comme la conséquence de la mauvaise gestion du régime actuel, plutôt que comme un problème structurel plus large frappant le Tiers Monde et résultant des inégalités mondiales. La façon de diriger est certes déterminante, mais les problèmes des pays africains dépassent les capacités des présidents africains les mieux intentionnés. Les dirigeants africains sont confrontés à cette réalité au moment de leur prise de fonction et réalisent très vite que leurs politiques (dans les moindres détails) seront entérinées ou sanctionnées par des autorités extérieures.
La gouvernance démocratique est indispensable à la stabilité politique et économique de l’Afrique. Même les dictateurs africains ont fini par se faire à cette évidence. Mais l’expérience de cette dernière décennie prouve que le problème se situe bien au-delà d’élections multipartites et du transfert de pouvoir à une nouvelle élite gouvernante. Les gouvernements qui avaient été élus démocratiquement dans les années quatre-vingt-dix ne sont pas parvenus à améliorer la situation économique et la plupart d’entre eux ont adopté les pratiques clientélistes et autoritaires dont ils avaient accusé leurs prédécesseurs. Le ballet des médias, ainsi que les débats intermi- nables autour de la nature libre et démocratique des élections nous détournent des problèmes structurels des États africains ; ces problèmes continueront à réduire la politique africaine à un simple recyclage d’élites, aussi longtemps que les gouvernements en place seront confrontés aux mêmes défis.
La politique internationale de race et de classe
Même si les tendances politiques et économiques exposées ci-dessus sont typiquement africaines, la façon dont le Zimbabwe a attiré l’attention de l’opinion internationale est elle, assez atypique. L’Afrique a connu de nombreuses élections truquées. Certains gouvernements n’ont même pas encore emprunté le chemin de la démocratie. Pourtant, ces pays n’ont jamais fait l’objet d’une telle attention de la part de la communauté internationale, ni poussé les bailleurs de fonds à adopter des positions aussi extrêmes. Mais les élections présidentielles au Zimbabwe représentaient un si grand enjeu que les Américains, les Britanniques, le Commonwealth, les organisations non gouvernementales et tous les autres centres de pouvoir avaient déjà préparé leur riposte bien avant les élections du début du mois de mars. Très peu d’élections africaines ont fait l’objet d’autant d’attention.
A un premier niveau, cet intérêt démontre une certaine exigence par rapport aux principes de démocratie. Les bailleurs de fonds ont pris conscience du syndrome de démocratie virtuelle qui s’est emparé de l’Afrique. La façon dont les patrons du Nouvel ordre mondial procèdent avec le Zimbabwe prouve bien qu’ils sont décidés à exercer une forte pression sur cet État, en suspendant l’aide et en isolant le pays, pas uniquement pour permettre la tenue d’élections multipartites, mais également pour garantir la légitimité des élections et consolider la démocratie. La situation du Zimbabwe offre une occasion d’appliquer cette nouvelle philosophie. Les bailleurs de fonds veulent s’assurer que les pays récipiendaires de l’aide respectent bien les règles du jeu.
A un second niveau, cet intérêt pour le Zimbabwe est directement lié à la présence d’une minorité blanche dans cette partie de l’Afrique australe, qui aurait soit disant besoin de la protection de la communauté internationale. En effet, certains considèrent que le phénomène qui est apparu au Zimbabwe et qui s’est manifesté par la confiscation des terres pourrait, par un effet domino, se propager à toute la sous-région. Il faut donc employer tous les moyens possibles pour tuer le mal à la racine. L’éviction de Mugabe symboliserait non seulement le renouveau démocratique, mais mettrait également les minorités de ces sociétés à l’abri de tout danger. L’utilisation par les analystes d’expressions codées tels que «Droits à la propriété», «État de droit», «environnement stable favorable aux investissements», etc. révèle un parti pris pour la minorité contrôlant les terres. De même, leur tendance à opposer les partisans de l’autoritarisme aux démocrates, ou encore les nationalistes aux libéraux démocrates n’est qu’une façon de détourner le débat.
Les analystes ignorent les inégalités qui règnent au sein de cette région. Ces inégalités sont à l’origine du troisième chimurenga du Zimbabwe et se poseront à tous les gouvernements entrants. En effet, elles ne disparaîtront pas par une simple intégration des élites noires. Il s’agit de problèmes historiques, qui doivent être résolus autour d’une table de négociations, plutôt que sur un champ de bataille. De nombreux dirigeants africains, notamment le Président sud-africain Mbeki ont pris conscience de la gravité du problème.
Le monde entier attendait avec impatience la réaction de Mbeki, car tous les pays sont conscients des enjeux de cette crise. Ils savent bien que l’État que dirige Mbeki est confronté aux mêmes problèmes. Mbeki se trouve également sur une pente raide, car il est tenu de satisfaire son électorat et en même temps, d’apaiser les inquiétudes des pays du Nord, dont il dépend pour réaliser ses projets au niveau national et continental (tels que l’Initiative pour la Renaissance africaine et le NEPAD). Ainsi, les projets de Mbeki et tous les autres projets continentaux sont conditionnés par un engagement préalable pour la démocratie et la bonne gouvernance. Ces manœuvres subtiles nous permettent de mieux comprendre pourquoi les anciens colonisateurs et protecteurs des dictateurs pro-occidentaux sont soudainement devenus des champions incontestés des valeurs démocratiques.
Pression démocratique dans un Nouvel ordre mondial
Armés de leurs textes élaborés bien avant les élections, les gendarmes de la démocratie sont aussitôt venus frapper à la porte de Mugabe, brandissant leur fameuse sanction : la suspension de l’aide. Leur réel objectif est d’affamer le régime de Mugabe : cela a pour nom la politique du ventre dans un environnement international. En effet, si les bailleurs n’arrivent pas obtenir ce qu’ils souhaitent, ils privent leur client de son moyen de survie : l’argent.
L’image selon laquelle «les mendiants ne sont pas maîtres de leur destin», est bien adaptée au contexte africain, car le syndrome de la mendicité qui affecte nos pays empêche l’Afrique de prendre des initiatives en toute indépendance. Les mendiants existent à tous les niveaux: l’État, l’opposition, les organisations régionales et continentales, et la population. Le Président Mugabe n’a aucune liberté d’action, car son gouvernement mendie auprès de l’Occident. Aujourd’hui, le MDC paraît libre, mais lorsqu’il aura les rênes du pouvoir, ses dirigeants deviendront aussi des mendiants et subiront davantage l’influence des bailleurs. La SADC et le NEPAD doivent également se plier aux conditions des bailleurs de fonds. L’électorat a également acquis le syndrome de la mendicité ; la population (particulièrement celle des zones urbaines) choisit désormais ses dirigeants en fonction de leur capacité à attirer le financement des bailleurs.
Aujourd’hui, la démocratie en Afrique ne dépend plus uniquement de la bonne volonté des populations. Elle est imposée par les bailleurs de fonds. Les mouvements d’opposition recueillent et expriment le mécontentement de la population. Cependant, la réalisation de leurs promesses mirobolantes dépend des caprices de l’aide financière extérieure.
Tant que nous n’essaierons pas de résorber la fracture mondiale et/ou que les pays africains n’auront pas réalisé que la dépendance à l’aide extérieure constitue un frein au développement, nous resterons enfermés dans ce cercle vicieux où il est impossible de distinguer les bons des mauvais. Aujourd’hui, les bons dirigeants sont ceux qui convoitent des postes qui, plus tard, feront d’eux de mauvais dirigeants. Les choix sont difficiles, mais indispensables. La démocratie devient une caricature, vu l’actuel phénomène de la mendicité qui s’est emparé du continent.
Il n’y a pas de gagnant dans cette situation de malaise : Mugabe, Tsvangirai et tous leurs successeurs restent des victimes de la situation économique. Nous devons regarder au-delà de la politique électorale et étudier les contextes réels de ces élections. Le Nord ne peut garder sa crédibilité morale, en continuant à jouer à la fois le rôle du juge et de l’exécutant. Les moyens mis en œuvre pour surmonter cette impasse (tenue de nouvelles élections ou formation d’un gouvernement d’unité nationale) ne font que masquer les réels problèmes structurels.
Cheryl Hendricks & Elias Mandala
Université de Rochester
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Introduction
L
e développement socio-économique demeure le phénomène le plus complexe que le continent ait connu depuis des décennies. D’innombrables théories ont été formulées pour tenter d’expliquer le processus de développement, particulièrement en Afrique, où la situation de croissance reste catastrophique. En dépit de ses abondantes ressources humaines et naturelles, de bons résultats économiques réalisés dans les années 1960 et 1970, le continent connaît, malgré tout des formes extrêmes de pauvreté. Sa situation a empiré dans les années 1980 et 1990. Les théoriciens ont dû redoubler d’efforts pour produire des théories de développement plus efficaces. Les institutions et les laboratoires d’idées tels que la Coalition mondiale pour l’Afrique, l’initiative pour une réponse à la crise africaine, les institutions africaines des différentes universités à travers le monde, etc. ont tous tenté de comprendre ce phénomène africain. Malgré la diversité des réflexions, on commence à réaliser que les théories de développement conventionnelles ont été aveuglément appliquées au continent africain, rendant ainsi les populations locales encore plus pauvres.Échec des approches conventionnelles
Dans les théories ou les pratiques conventionnelles, le développement se fait par le haut; il est imposé de l’extérieur par les gouvernements et autres acteurs, dans un élan altruiste ou par intérêt. Les concepteurs ont généralement une faible connaissance ou sont très peu en contact avec les populations cibles. David Pitt (1976) déclarait que la distance sociale entre les planificateurs de développement et les bénéficiaires des projets de développement prouve que les programmes ne produisent aucun résultat. Selon l’approche conventionnelle du problème de développement, la croissance économique est synonyme de développement socio-économique. Rostow (1962) est une grande figure de cette école de pensée qui soutient que la société passe à travers cinq phases de croissance économique, dont la plus importante est la phase de décollage. Dans le contexte africain, ce type d’analyse insiste sur l’importance de l’activisme extérieur (importantes injections de prêts, aide, élite, etc.), en reproduisant le stéréotype du développement de haut en bas. Cette approche accorde peu, voire aucune importance au bien-être des populations, encore moins aux diverses cultures locales et périphériques de la population.
L’approche conventionnelle au problème du développement en Afrique a été considérablement remise en cause. Les économies africaines sont organisées suivant des dispositions coloniales qui ont ignoré un grand nombre de réalités. L’administration moderne inspirée de la culture occidentale n’a pas su reconnaître l’importance des cultures indigènes dans le processus de développement. Elle n’a pas permis à la majorité des individus de participer aux décisions prises concernant leur destin. Le développement n’était pas considéré comme un moyen d’aider les individus et les sociétés à réaliser leur potentiel (Hagan 1990). Cela explique largement pourquoi les critiques considèrent que le développement et les tentatives de dévelop- pement ont été un échec.
Au vu de cet apparent échec, les universitaires africains, ainsi que les diverses catégories d’experts en sciences sociales se sont clairement prononcé contre les modèles purement économiques et ont élaboré des approches alternatives au développement appelées théories radicales de développement. Cette approche accorde une place centrale à l’environnement culturel, qu’il s’agisse du village/ville, du milieu rural ou urbain et met l’accent sur les individus et leur participation. Elle bénéficie déjà d’une certaine reconnaissance dans le discours universitaire contemporain au niveau du continent et à l’extérieur. La théorie du développement participatif basé sur le développement autocentré, brandie comme parole d’évangile, est à présent reconnue par les théoriciens économistes conservateurs. Comme l’a fait remarquer un auteur anonyme, «aucun privilège extérieur ne peut remplacer l’auto-développement; un individu doit tirer sa force de ses propres ressources». Une citation d’Ayitteh (1991), inspirée d’un proverbe fanti du Ghana, affirme que «si vous comptez sur une autre personne pour manger, vous ne prendrez jamais votre petit-déjeuner».
Toutes ces observations remettent ouvertement en question l’approche conventionnelle au développement et ré-actualisent le débat sur les principaux acteurs et bénéficiaires du développement. Nous savons tous, par évidence empirique, que le dévelop- pement imposé du haut ou de l’extérieur et qui ne tient pas compte des dynamiques socioculturelles des communautés-cibles a peu de chances de produire un résultat durable. Prenez l’exemple de l’Éthiopie, du Burundi, du Rwanda, du Liberia, de la Somalie et aujourd’hui, du Soudan, de la Sierra Leone, de l’Angola, etc. Les réponses globales apportées à la situation pathétique de ces pays n’ont rien résolu immédiatement après la période de crise. Les améliorations extraordinaires des indicateurs de développement humain relevées dans le passé ont été bouleversées par la corruption, la pauvreté, les maladies, la faim, les troubles civils, le problème des réfugiés, la dégradation de l’environnement, la fuite des cerveaux, l’autoritarisme radical sous le couvert de la démocratie, ainsi que par un environnement mondial hostile dans lequel l’Afrique est contrainte de jouer un rôle de second plan. En effet, le «dilemme du développement», selon les propres termes de Jerry Rawlings, peut être comparé à «celui d’un homme tentant de monter un escalier roulant vers le bas».
Impérialisme et sous- développement en Afrique
Bodley (1975) affirme que les données socio-anthropologiques permettant de comparer les niveaux d’autosuffisance des populations tribales à la suite de leur intégration dans l’économie mondiale indiquent toujours que leur niveau de vie a baissé avec le progrès économique. Les nombreuses données sur la culture et le développement confirment l’affirmation selon laquelle en dépit des bonnes intentions des acteurs du changement et de l’avancement, les seuls vrais résultats produits peuvent se résumer à ceci : pauvreté, des heures de travail plus longues et un surplus d’efforts physiques, santé précaire, désordre social, malaise social, discrimination, surpopulation, détérioration de l’environ- nement, tout cela accompagné de la disparition des cultures traditionnelles. La notion de développement dans un contexte entièrement occidental est complètement différente du développement dans le contexte africain, particulièrement en termes d’approche. Dans un contexte culturel mixte, le développement économique est un concept très difficile à analyser. L’on sait bien que le niveau de vie, qui est l’indicateur le plus fréquemment utilisé pour mesurer le niveau de progrès, est, par essence, un concept ethnocentrique (voire eurocentrique), basé sur des indicateurs culturels non universels. Des indicateurs tels que le PNB par tête d’habitant, le nombre d’emplois, l’alphabétisme, etc. ne sont pas très adaptés aux populations du continent africain à majorité tribale. Ces corrélats économiques de développement donnent souvent une image négative des populations tribales africaines et ont tendance à nous embrouiller. Par exemple, depuis 1960, les familles africaines ont été largement en contact avec les produits manufacturés occidentaux, mais leurs conditions de vie se sont considérablement détériorées ; ce qui prouve que les indicateurs utilisés pour mesurer le niveau de développement ne sont pas trans-universels.
Les progrès ou les mutations au sein de la société qui ont fragilisé l’équilibre mental et psychologique des populations, provoquant ainsi chez elle un sentiment d’insatisfaction, de privation et de déception ont entraîné une sérieuse remise en question des concepts classiques de développement. On peut affirmer, à plusieurs titres, que les foyers africains sont devenus plus pauvres qu’ils ne l’étaient avant. On peut également affirmer que l’adoption et l’application des modèles européens dans le contexte africain ont entraîné davantage de problèmes qu’ils n’en ont résolu.
Ces affirmations peuvent être illustrées par plusieurs exemples. D’abord, il est évident que la situation s’est considérablement aggravée sur le plan de la nutrition. La modernisation, ou plutôt le phénomène d’occidentalisation a eu un effet catastrophique sur les habitudes alimentaires des populations africaines. Les habitudes alimentaires résistent certes au changement, mais la forte influence de la modernisation sur les habitudes alimentaires locales a poussé les populations indigènes à abandonner leur alimentation traditionnellement riche, ainsi que leurs aliments de base, au profit de produits exotiques importés et qui sont très rares sur le marché. Dans certains cas, des campagnes publicitaires agressives poussent les mères à abandonner l’allaitement et à nourrir leurs enfants de manière artificielle. Cela ne fait qu’appauvrir la valeur nutritionnelle des régimes alimentaires locaux provoquant des situations de sous-alimentation catastrophiques chez les populations, particulièrement chez les enfants en bas-âge, les exposant ainsi à diverses maladies.
De plus, l’agriculture traditionnelle a subi d’importants bouleversements, car les cultures commerciales sont privilégiées au détriment des cultures vivrières, afin de pouvoir générer des revenus pour payer les taxes et assurer certains besoins sociaux. Cela a entraîné une véritable catastrophe économique en Afrique. Les sciences sociales ont étudié le bien-fondé de la notion de progrès économique par rapport aux communautés tribales d’Afrique. Au Cameroun, cette expérience est très révélatrice. Bien qu’il n’existe pas de statistiques qui corroborent ces assertions, il semblerait que les populations dépensent plus pour acheter des boissons alcoolisées exotiques que pour acheter des aliments domestiques.
Pour ce qui est de la protection de l’environnement, les effets sur l’environnement et les populations ont été si désastreux que certains auteurs n’ont pas hésité à parler d’«écocide» (Bodley 1975). L’exploitation massive de l’environnement en Afrique, la forêt, ainsi que la dépendance vis-à-vis des cultures de rente et la rapide explosion démographique ont contribué à appauvrir l’environnement naturel du continent. L’abattage des arbres sans replantation, les systèmes d’exploi- tation peu performants, la dégradation des mécanismes traditionnels de contrôle de la natalité, etc. prouvent que l’écosystème de l’Afrique est menacé. Cela a entraîné, entre autres, le croisement entre les espèces, le lessivage et la latérisation des sols dans diverses parties du continent, la désertification et la pression des populations. Selon des théories anthropologiques conceptuelles, de réelles avancées ne peuvent être réalisées que si l’on accorde davantage d’intérêt aux populations et aux cultures tribales et si celles-ci sont impliquées dans un processus de développement autocentré (Fahim 1982, Pitt 1976).
À un autre niveau, les cultures indigènes africaines ont subi des dommages irréparables dûs à l’invasion occidentale. La culture est au peuple ce que le sang est au corps. L’invasion agressive du continent africain par les cultures occidentales ont privé la plupart des populations tribales africaines d’une base culturelle. Certains ont totalement abandonné leur culture indigène au profit des modèles occidentaux qu’ils ne peuvent ni se permettre, ni produire. L’effet global est l’apparition de «métissés culturels». Comme le rappelle Crocombe (1968) cité par Bodley (1975) : «le contact avec les cultures européennes leur a fait prendre conscience d’un certain niveau de richesse, de nombreuses opportunités et privilèges, sans leur donner les moyens d’y accéder».
Les jeunes Africains, qui se sont considérablement éloigné de leurs cultures traditionnelles et qui n’arrivent pas à s’enraciner dans la nouvelle, ont commencé à s’appauvrir. Les jeunes ont abandonné leur village d’origine, souvent considérés comme étant en retard, pour s’installer dans des métropoles plus occidentalisées afin de pouvoir profiter de cette nouvelle culture. D’autres restent au village mais se mettent très vite à brûler les forêts pour leurs pâturages ou pour les cultures de rente, espérant ainsi générer des ressources leur permettant de s’offrir les meilleurs produits occidentaux. Mais lorsqu’ils ne parviennent pas à obtenir ce que la culture occidentale leur a fait miroiter, ils tombent dans le piège de l’aliénation, de la privation et de la frustration.
Il serait cependant irréaliste de proposer un isolement de la communauté mondiale, ce qui priverait les communautés composant l’État de l’irrésistible influence du reste du monde. Dans un contexte où la mondialisation est devenue incontournable avec l’apparition des nouvelles technologies de l’information et de la communication, les communautés, où qu’elles se trouvent, ne peuvent plus se permettre de s’isoler. Le phénomène de la mondialisation ou du village planétaire (et ses conséquences) est devenu une réalité. Ce qui se déroule dans une partie du monde est immédiatement relayé dans l’autre. De même, les évènements qui surviennent dans les zones administratives de Yaoundé, Lagos, Dakar, Libreville, etc. parviennent immédiatement à l’hinterland. Nous sommes convaincus que la meilleure stratégie de développement à l’heure actuelle consisterait en une approche intégrée dans le cadre duquel la large culture dominante tiendrait compte des diverses populations locales sans créer un sentiment de perte culturelle. Étant donné que les populations africaines sont principalement composées de communautés tribales isolées, les agences de développement, les planificateurs et les acteurs devraient promouvoir les talents locaux, véhiculer des valeurs culturelles positives et réveiller la dignité, le prestige et la satisfaction des populations.
Contributions de la sociologie et de l’anthropologie dans le processus de développement africain
A l’aube des indépendances, les gouvernements africains se sont mis à considérer la sociologie et l’anthropologie comme des disciplines respectivement subversives et oppressives. Leur rôle dans le processus de développement n’a jamais été reconnu. Plus aucune recherche n’était menée dans ces deux domaines. De célèbres dirigeants africains tels que Jomo Kenyatta, Busia et Kwame Nkrumah étaient tous anthropologues et sociologues de formation, mais ils ont peu ou rien fait pour promouvoir ces deux disciplines, lorsqu’ils étaient chefs d’État. Les années 1950 et 1960 ont été des périodes noires pour ces disciplines.
La raison en est simple. D’une part, les sociologues critiques étaient considérés comme suspects et la sociologie elle-même était considérée comme une discipline rebelle, par essence. La crainte de rebellions de masse provoquées par des disciplines aussi critiques que la sociologie et l’histoire hantait les dirigeants des États africains nouvellement indépendants. D’autre part, l’anthropologie était considérée avec beaucoup de scepticisme, étant donné le rôle qu’elle a joué dans le passé. Pendant la période coloniale, la recherche anthropologique a contribué au succès de l’administration coloniale. Des anthropologues de renom tels que Malinowski, Evans Pritchard et Radcliff-Brown ont largement contribué au succès de l’administration. Ils ont mené des recherches exhaustives sur les cultures et les pratiques coloniales. Dans leurs travaux de recherche, ils ont également souligné l’inter relation fonctionnelle de la culture, permettant ainsi aux administrateurs de mieux évaluer l’impact de leurs politiques (Bodley). La décolonisation a entraîné la stigmatisation de l’anthropologie considérée avec mépris par les nouveaux dirigeants à travers le continent. Il a fallu attendre la seconde génération de dirigeants africains pour que le rôle de ces disciplines dans le processus de développement soit reconnu, et qu’elles soient intégrées dans le milieu académique africain.
La communication interdisciplinaire utilisée comme outil dans le processus de développement africain
Étant donné l’échec lamentable de l’approche conventionnelle au développement en Afrique, les théoriciens modernes ont dû réviser leur conception du développement, particulièrement dans le cas de l’Afrique. Étant donné aussi qu’une grande majorité d’Africains vivent dans les communautés rurales, les observateurs néo-classiques ont insisté sur une meilleure compréhension du milieu socioculturel dans le cadre duquel a lieu le développement. Cette stratégie s’étant vite révélée efficace, les agences de développement, les planificateurs et les chargés de développement s’attachent désormais les services de sociologues, anthropologues, et d’experts en cultures indigènes, en leur qualité de spécialistes des masses.
D’autre part, avec l’échec du modèle de développement par le haut et de l’extérieur, Pitt (1976:13) affirme qu’il faudrait adopter une approche multidisciplinaire au développement pour résoudre ce dilemme, comme suggéré dans le passage suivant :
…Il est clair que pour une conception plus réaliste du développement et pour mieux définir une anthro- pologie du développement, il faut élargir la communication entre les différentes disciplines, institutions et cultures. Mais pour atteindre cet objectif et réaliser le développement, il convient d’abord d’élaborer un modèle et une méthode beaucoup plus souples et réalistes, à usage multidisciplinaire.
En réalité, la société est le laboratoire des sciences sociales ; étant donné que toutes les variables sociales sont entremêlées et liées, il devient alors impératif d’avoir une approche multidisciplinaire au développement, afin d’élaborer une stratégie de développement viable. C’est dans le contexte de cette nouvelle philosophie que la sociologie et l’anthropologie sont en train d’être reconnues.
La contribution de la sociologie et de l’anthropologie au développement africain
L’histoire nous enseigne qu’une rupture au sein d’un système socio-économique entraîne souvent un interrègne au cours duquel des alternatives viables sont expérimentées et la base d’un nouvel ordre progressivement établi. Avec l’échec de l’approche conventionnelle au développement économique et des stratégies qui l’accompagnent, le continent africain doit absolument sortir de sa situation d’«anarchie socio-économique et politique». L’Afrique est certainement à un carrefour, en plein dans une seconde lutte de libération, afin d’af- franchir son peuple et d’élargir la base décisionnelle censée entraîner une véritable renaissance africaine, selon les propres termes de Thabo Mbeki. C’est dans ce cadre que la contribution de la sociologie et de l’anthropologie doit être envisagée. Il convient de changer l’opinion négative que l’on s’est fait de ces deux disciplines dans le passé. Les sociologues et les anthropologues doivent intégrer leurs activités dans le processus de développement. Les efforts de recherche de ces deux disciplines doivent être orientés vers la recherche de solutions aux problèmes généraux du continent.
Les résultats des activités de recherche en sociologie et en anthropologie peuvent avoir une double fonction : préparer le terrain en vue de l’application des projets de développement et contribuer au succès des projets de développement en cours. La sociologie et l’anthropologie ont commencé à être sollicitées pour interpréter les variables non économiques lorsque les agences de développement ont remarqué que leurs projets ne produisaient aucun résultat. La Banque mondiale, par exemple, a compris que les variables purement économiques à elles seules ne suffisaient pas à faire réussir ses projets. Les changements dans les politiques de prêts de la Banque ont été effectués dans le cadre de cette nouvelle perspective; en effet, la Banque est passée des investissements pour des projets infra structurels quels qu’en soient les bénéficiaires, à une politique d’investissements dans des projets de réduction de la pauvreté. Les détails du changement de politique de la Banque mondiale sont contenus dans le document sur la Politique de développement rural élaboré en 1975, à la suite de sa réunion tenue à Nairobi, en 1973, organisée dans le but de revoir la stratégie de développement de la Banque en Afrique (Fahim 1982 : 127).
Ceci dit, il est indispensable de recourir à une expertise sociologique et anthropologique dans divers domaines, afin de sauver l’Afrique de l’holocauste économique qui la menace. Pour ce faire, il faudrait accorder la priorité aux domaines suivants : environnement, population, nutrition, santé, éducation, intégration nationale (c’est-à-dire le renforcement des relations entre le centre et les régions périphériques), changements socioculturels, développement communautaire, etc. Nous allons analyser trois des domaines pré-cités et montrer en quoi ils menacent la bonne marche socio-économique du continent, puis expliquer l’éventuelle contribution que peuvent apporter certaines disciplines sociales clés.
L’environnement
Il faudrait forger une culture de protection de l’environnement (en particulier concernant l’exploitation des forêts, de la couverture végétale, des sols et de l’eau). La rapide avancée du désert, la sur-exploitation des forêts, des sols et des ressources hydriques ont provoqué des dommages qui pourraient se développer et devenir irréversibles. Lorsque la terre est dénuée de végétation, elle commence à se dessécher puis se laisse emporter par les vents; les pluies ruissellent alors vers les rivières et les mers, au lieu d’arroser les sols. Lorsque la quantité d’eau qui doit s’évaporer de nouveau n’est pas importante, peu de nuages se forment, ce qui assèche davantage les paysages déjà arides. Vu le nombre d’arbres abattus et non remplacés destinés à la production de combustibles et autres, ainsi que le surpâturage des régions (ce qui peut contribuer à un déclin permanent des pluies), il semble nécessaire de réaliser des études ethnographiques afin de trouver des approches alternatives aux comportements écologiques susceptibles de renverser la tendance. Sans l’expertise de la sociologie et de l’anthropologie, les politiques de luttes contre ces déséquilibres écologiques nuisibles sembleraient incomplètes, car elles ne tiendraient pas compte des individus et de leurs coutumes. Pour résoudre la crise environnementale, l’Afrique a besoin d’écosystèmes auto-recyclants générés par les collectivités locales.
La nutrition
La crise alimentaire reste le cauchemar du continent. L’Afrique dispose de nourriture pour un an encore. Selon les estimations, environ 150 millions d’Africains sont menacés par la famine (Nations Unies 1987). Des facteurs socioculturels et politiques empêchent l’amélioration de la production alimentaire et gênent les systèmes de gestion des terres du continent. Même les communautés caractérisées par un niveau de production alimentaire satisfaisant ont souvent de mauvaises habitudes alimentaires. Les anthropolo- gues nutritionnistes pourraient nous indiquer les actions à mener afin de permettre aux communautés locales de se conformer aux exigences d’équilibre alimentaire. Il faudrait d’abord étudier les possibilités de résoudre les problèmes liés à la production alimentaire et ensuite, voir comment mieux équilibrer les habitudes alimentaires locales. Pour ce faire, il faudra impliquer les populations locales qui sont les principaux acteurs du changement au sein de leur communauté. L’expertise sociologique et anthropologique sera déterminante pour une telle intervention.
La population
L’effet combiné des traditions, des mariages précoces et de la fécondité entraîne le phénomène des familles de sept enfants et une augmentation annuelle de plus de trois pour cent du nombre net de bouches à nourrir. D’après les estimations, un pays dont la population connaît un taux de croissance de trois pour cent doit investir chaque année six pour cent de son PNB (produit national brut) pour faire face à cette croissance, sans aucune amélioration du niveau de vie (Rosen et Jones 1980). Avec une croissance aussi rapide de sa population, l’Afrique dispose de moins de moyens pour satisfaire la demande de celle-ci. Il faudrait poursuivre les recherches sociologiques et anthropologiques sur les possibilités d’instaurer le planning familial, et les stratégies de leur mise en place, les problèmes qui s’opposent à son introduction, ainsi que les modèles de décision locaux, pour pouvoir lutter contre la situation de sous-développement en Afrique.
Identification des priorités pour un développement durable
Comme déjà indiqué, les leçons tirées des théories conventionnelles de développement économique ont montré que les fruits de la croissance économique ne profitent pas toujours aux groupes situés au bas de l’échelle. Souvent, les riches continuent de s’enrichir tandis que les pauvres deviennent plus pauvres, d’où la nécessité d’élaborer des théories plus complètes qui tiendraient compte à la fois des aspects sociaux et économiques du développement, et qui seraient susceptibles d’être acceptées par un grand nombre. La quasi-exclusion des masses du processus de développement représente le plus grand obstacle au développement. Pour faire décoller l’Afrique, il est nécessaire, voire impératif, d’impliquer cette masse critique dans le processus de développement à travers des mécanismes institutionnels adaptés tels qu’une démocratie fonctionnelle directe (Apthorpe 1976:27). Et pour instaurer une démocratie durable, il faut que celle-ci soit bien implantée, transparente dans un cadre équilibré. Telles sont les conditions minimum requises pour réaliser une démocratie durable en Afrique.
Les sciences sociales joueraient un rôle clé dans ce nouveau processus, ceci à plusieurs titres. Il est utile de bien comprendre les diversités bio-culturelles de la population africaine. Le meilleur moyen d’y parvenir serait de procéder à des enquêtes ethnographiques. Une expertise anthropologique dans le domaine de l’ethnographie, du multiculturalisme et du monde culturel, en général, peut considérablement contribuer au succès des projets de développement sur ce continent qui regorge de mystères culturels.
Étant donné que le développement ne peut être ni imposé ni provenir de l’extérieur, les fruits qu’il génère doivent profiter à la population locale pour laquelle ils sont destinés. Si l’on s’en tient à cette perspective, le développement devrait pouvoir être l’aboutissement logique de l’effort des communautés, et renforcé par une aide externe. La Coalition mondiale pour l’Afrique partage cet avis:
…La Coalition mondiale pour l’Afrique part du principe que l’Afrique peut se développer grâce à ses propres moyens, mais pour ce faire, elle a besoin d’une aide extérieure durable et parfaitement coordonnée, et d’un partenariat renforcé avec les bailleurs de fonds (Global Coalition for Africa 1992).
Ce faisant, les valeurs, les perceptions et cultures locales doivent être grandement prises en compte pour que le développement soit mieux accepté et qu’il soit plus accessible. Les sciences sociales ont un rôle crucial à jouer dans ce processus.
Puisqu’il ne peut y avoir de développement sans participation, la recherche en Afrique doit se consacrer aux stratégies de maximisation de la participation, incluant les activités de recherche sur l’amélioration de la situation des femmes, les modèles de stratification sociale et de gouvernance, l’industrie locale et la concurrence, le mouvement coopératif, les associations de crédit fonctionnant sur le principe de la rotation, l’accession à l’autonomie des populations locales, la baisse de la fécondité, la production agricole, le marketing, etc. Tout en améliorant les conditions de participation populaire comme moyen de promotion du développement, les activités de recherche doivent également se consacrer aux points suivants :
Les projets de développement doivent être précédés d’études ethnographiques dont les résultats indiqueront les projets jugés prioritaires par les populations elles-mêmes, de l’éventuelle participation et la contribution des populations locales, etc. En un mot, les projets de développement doivent être élaborés avec la population locale dans leur intérêt, et mis en place en collaboration avec ces dernières. En fait, les stratégies d’implication de la communauté doivent être adoptées lors de la conception et de l’exécution des projets de développement. La fierté et l’amour-propre des populations doivent être prises en compte dans l’élaboration de ces projets, autrement, elles continueront d’être exclues et ne participeront que très peu aux projets de développement initiés d’en haut.
L’ethnocentrisme des cultures occidentales ou du monde industrialisé a tendance à minimiser les cultures tribales et par conséquent a du mal à mobiliser les populations de manière efficace. L’administration centrale tient rarement compte du facteur culturel au moment de l’élaboration des politiques gouvernementales. Étant donné le métissage culturel qui caractérise l’Afrique, divers facteurs religieux, linguistiques, culturels et sociaux doivent être pris en compte lors de l’élaboration de la politique générale de gouvernement. Ceci ne peut se faire qu’en permettant aux populations locales d’avoir leurs propres représentants locaux qui leur serviraient d’agents de liaison avec l’admi- nistration centrale. Elles indiqueraient les projets qu’elles jugent prioritaires et définiraient des stratégies d’application en collaboration avec le gouvernement et les autres acteurs. C’est ainsi que le processus de développement peut être démocratisé. Les populations se sentiront intégrées dans le processus de développement ; elles s’y engageront et y adhéreront pleinement, de sorte à entretenir l’effort de développement, même après le départ des acteurs des projets.
Conclusion
Plus nous avançons dans ce nouveau millénaire, plus les sciences sociales ont un rôle crucial à jouer dans le processus de développement en Afrique. Il faut promouvoir la renaissance des sciences sociales critiques dans le cadre du développement et de l’exécution des projets de développement. Les sociologues devront remettre en question les stéréotypes de développement et présenter clairement la position de leurs diverses disciplines dans le projet de développement. Par exemple, l’anthropologie et la sociologie s’intéressent à l’homme et à la société, ce qui prouve bien l’intérêt que ces deux disciplines accordent à l’individu au sein de la société comme principal acteur devant être le commencement et l’aboutissement de toute activité humaine. Les approches au développement et les théories orthodoxes ont échoué principalement parce qu’elles ont occulté cet aspect. Ces dernières se sont davantage intéressées aux surplus économiques et ont préconisé la mise en place d’industries lourdes, de machines, et l’incitation aux surplus d’investissements. Les populations ayant été exclues de ce processus, il ne pouvait y avoir aucun changement significatif en termes de développement.
Le moment paraît idéal, aujourd’hui, du moment qu’il existe suffisamment de consensus entre les théoriciens, planificateurs et acteurs du développement sur le fait que le développement concerne avant tout les populations, leur implication et leur engagement pour un certain niveau de vie, et non pas l’importance des infrastructures dont dispose une société. Le Cadre alternatif africain pour les Programmes d’ajustement structurel (AAF-SAP) partage cet avis. La conférence d’Arusha sur la Reprise économique en Afrique était sans nul doute destinée à élaborer des moyens de faire entrer le continent dans une ère de participation populaire. Le thème de la conférence – Putting People First (Adebayo Adedeji) reflétait cet intérêt pour l’aspect humain du développement.
Une approche au développement centrée sur l’aspect humain signifierait pour les gouvernements africains et les populations :
Au niveau mondial, les bailleurs de fonds multilatéraux et bilatéraux doivent revoir et réorienter leurs politiques d’aide aux pays africains. L’aide au développement et/ ou les prêts aux gouvernements africains doivent être complètement supprimés ou accordés avec l’assurance qu’ils iront aux populations que ces gouvernements prétendent représenter ou aux populations cibles. Les efforts de soutien et de suppression des régimes clientélistes est une des principales causes du sous-développement chronique de l’Afrique. Cela est illustré par les divers projets qui excluent la dimension humaine du développement, encore appelés projets-gouffres, tels que les aéroports luxueux, les salles de conférence au luxe ostentatoire, les palais présidentiels, les basiliques, les nouvelles capitales, etc. financés par des bailleurs de fonds étrangers ou alors par l’argent du pauvre contribuable, aggravant ainsi la situation. L’Afrique regorge d’exemples de projets-gouffres. Un certain nombre d’éléments doivent être mis au point et/ou réajustés, pour que l’Afrique puisse définitivement tourner la page du sous-développement (et son lot de pauvreté, de famine, et de maladies). Pour ce faire, le développement participatif doit être au centre de toutes les actions.
Emmanuel Chia Kiawi
et Jean Mfoulou
Université de Yaoundé I, Cameroun
Références
Adedeji, Adebayo, 1990, «The African Alternative : Putting People first», Contribution lors de la conférence internationale sur la Participation des populations à la renaissance de l’Afrique, l’Asie, et la Tanzanie.
Arthorpe, Raymond, 1976, «Peasants and Planistrators in Eastern Africa, 1960-1970», in Development from Below: Anthropologists and Development Situations, Mouton Publishers.
Ayitteh, G.B., 1991, Indigenous African Institutions, Washington, Transnational.
Bodley, J.H., 1975, Victims of Progress, Université d’État de Washington.
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Hussein, Tariq, 1976, «Use of Anthropology in Project Appraisal by the World Bank», in Development from Below: Anthropologists and Deve- lopment Situations, Mouton Publishers.
Hagan, George, 1990, «Academic Freedom and National Responsibility in an African State», Dakar, CODESRIA.
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Nkwi, P.N., 1993, What Does African Anthropology Need to Survive the Next Decade? Fondation Wenner-Gren pour la Recherche anthro- pologique, inédit.
Pitt, David C., 1976, (ed.), Development from Below : Anthropologists and Development Situations, Mouton Publishers.
Rosen, S.T. et W.S. Jones, 1980, The Logic of International Relations, Editions Winthrop SARL, Cambridge, Massachusetts.
Rostow, W.W., 1962, «The Stages of Economic Growth : Non Communist Manifesto», Presse Universitaire de Cambridge.
Streeten, Paul, 1976, «Why Interdisciplinary Studies?» in «Development from Below: Anthropologists and Development Situations», Mouton Publishers.
Nations Unies, 1987, Fertility Behaviour in the Context of Development : Evidence from World Fertility Survey, UN, New-York.
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Privatisation et nouvel ordre politique en gestation
Depuis la mise en place du nouveau gouvernement, la privatisation tous azimuts est présentée à l’opinion publique comme la clé magique devant ouvrir rapidement toutes les portes qui ont verrouillé le système économique algérien. Il faut donc aller vite en besogne d’autant plus que l’offensive médiatico-diplomatique initiée par le nouveau président de la République, Abdelaziz Bouteflika, a eu un grand retentissement au sein de l’opinion publique internationale. Le secteur public est désormais perçu comme si le secteur privé n’a pratiquement jamais existé en Algérie à l’instar des pays de l’Europe de l’Est, alors que ce secteur a toujours existé même lorsque le «socialisme algérien» avait atteint son momentum sous Houari Boumediène (1965-1979).
Selon le nouveau discours, on veut non seulement imposer un rythme accéléré à cette opération de grande envergure, mais aussi on compte mettre en vente pratiquement tout le patrimoine économique, y compris les hydrocarbures et les mines. Même les entreprises qui furent perçues, à un moment donné, comme de souveraineté et stratégiques, sont mises en vente. Mais, comme les précédents, l’actuel gouvernement n’a pas pris en considération, me semble-t-il, tous les paramètres (endogènes et exogènes) devant assurer le plein succès de cette opération, dont la mise en application sera lente et longue même lorsqu’elle est bien conçue théoriquement. Parallèlement à la mise en place de l’infitah économique, on tente paradoxalement de verrouiller l’ouverture politique et médiatique, une fermeture du régime qui relève de la période révolue, du temps où le phénomène des NTIC (Nouvelles technologies de l’information et de la communication) n’était pas encore apparu. Le renforcement de l’autoritarisme politique cache en effet mal des oligopoles économiques et financiers qui redoutent un partage éventuel de rentes et de prébendes. A l’ère de la troisième génération de la téléphonie, l’archaïsme politique n’est en définitive salutaire ni pour les centres de pouvoir, ni pour «les damnés de la terre».
Le processus de privatisation ne date pas en réalité des années 1990 mais du début de 1980. En effet, il a été subrepticement mis en marche dès la prise du pouvoir par Chadli Bendjedid et de son équipe. La promulgation de la loi n°81-01 du 7 février 1981, portant sur la cession des biens immobiliers, est la première grande décision qui a mis en branle la marche forcenée de la liquidation du patrimoine national. Cette opération a permis la vente des biens immobiliers à usage d’habitation, professionnel, commercial ou artisanal. Le problème majeur de cette décision historique réside dans le fait que le lot de villas de maîtres, parfois classifiables comme monuments historiques, a été bradé à vil prix à des dignitaires du régime ou à leurs proches. Plusieurs de ces villas ont été rénovées au frais du contribuable avant d’être cédées à des particuliers. De larges couches de la population habitant en particulier les Habitations à loyer modéré (HLM) et des unités précaires ont pu également bénéficier de cette mesure afin de donner un caractère populaire à cette cession. Mais une fois que les personnalités se sont bien servies, cette décision est devenue caduque. Cette première mesure administrative augure déjà la nature et la dimension des autres décisions à venir dans les secteurs industriel, agricole et commercial.
Contrairement au discours ambiant de l’époque, les pouvoirs publics n’ont pas catégoriquement refusé le principe de la privatisation du secteur industriel et commercial lors des négociations avec le FMI et la Banque mondiale en 1990. Leur différend avec ces institutions reposait pour l’essentiel sur trois considérations qui sont beaucoup plus d’ordre technique que politique ou économique: la grande taille des entreprises publiques, le déficit financier chronique du secteur et l’absence de marché boursier. Mais sous la pression conjuguée de la globalisation financière d’une part, et de la prédominance idéologique du courant néo-libéral dans les sphères décisionnelles d’autre part, les pouvoirs politiques ont commencé, à la veille de l’application du programme d’ajustement structurel, la mise en place d’une architecture juridico-institutionnelle de l’infitah. Le désengagement étatique de la gestion du secteur économique ne constitue pas, contrairement à ce qui est actuellement affirmé, une originalité de la nouvelle équipe gouvernementale.
L’ordonnance d’août 1995
Depuis le 26 août 1995, date de la première ordonnance traitant de la question de la privatisation, de nombreux textes d’application ont été élaborés. L’ordonnance 95-12 institue deux organes chargés de la mise en œuvre de la privatisation : le Conseil national de la participation de l’État (CNPE) et le Conseil national de privatisation (CNP). Le CNPE est composé de 14 ministres et présidé par le chef du gouvernement. Il avait essentiellement pour mission d’élaborer et de mettre en œuvre le programme de privatisation. Quant au CNP, il évalue la valeur de l’EPE sur la base de rapports établis par des experts indépendants. Les conflits de compétence, particulièrement entre le CNPE et le CNP, n’avaient pas tardé à apparaître au grand jour. La création d’un ministère de la privatisation, à l’instar de nombreux pays, aurait éliminé de nombreuses contraintes bureaucratiques. La mise en place d’une telle institution rendrait l’opération de privatisation irréversible et surtout plus transparente dans son application.
Selon l’article 2 de l’ordonnance 95-12, les entreprises «privatisables» sont celles relevant exclusivement des secteurs concurrentiels. Les secteurs stratégiques de l’économie, tels que les hydrocarbures, les mines, les banques, les transports aériens et maritimes, ne sont pas éligibles à la privatisation. A priori, il semble que l’ordonnance n’autorise qu’une opération de délestage des Petites et moyennes entreprises/Petites et moyennes industries (PME/PMI) et des EPE relevant essentiellement du secteur tertiaire. Il s’agit en réalité d’un appel à la participation par la souscription dans le capital des entreprises restant sous contrôle de l’État. Il est attendu de ces groupements des apports financiers ou technologiques pour la mise à niveau de l’outil de production.
L’ordonnance de mars 1997
Six mois après sa promulgation, l’ordonnance 95-12 fut révisée par le conseil des ministres et amendée par le Conseil national de transition (CNT) en avril 1996. La nouvelle ordonnance 97-12 du 17 mars 1997 se veut plus souple et incitative que la précédente. Le texte révisé a introduit quatre modifications importantes. Premièrement, ce texte favorise l’actionnariat ouvrier et la privatisation populaire. Cette disposition consiste en une distribution de bons à l’ensemble de la société. Elle a été recommandée par la Banque mondiale. Son représentant, John Nellis, a proposé aux Algériens de céder 300 entreprises publiques dans le cadre d’un premier programme de privatisation en masse. Cette méthode a été proposée lors d’une rencontre qui avait pour thème «Les méthodes de privatisation et les modes opératoires pour les privatisations», organisée par la primature en octobre 1996. Cette méthode, qui a été mise en œuvre dans les pays de l’Est, a eu l’adhésion massive de la population parce que le concept de la propriété privée des moyens de production est étranger au «socialisme spécifique» de ces États. En revanche, le secteur privé a toujours été important en Algérie. Sa valeur ajoutée qui était de l’ordre du tiers dans les années 1980 est devenue plus importante aujourd’hui que celle du secteur public. Malgré le soutien financier de la Communauté européenne et des États- Unis, les résultats de la privatisation dans ces pays sont mitigés dans la plupart des cas. Un tel soutien n’a été concédé ni pour le Maghreb ni pour le monde arabe en général.
La seconde modification majeure est relative à la procédure de paiement. La nouvelle loi permet aux acquéreurs l’acquittement du prix de cession par paiements fractionnés (vente à tempérament). Le paiement au comptant, semble-t-il, a considérablement freiné le processus de privatisation. Désormais l’acquéreur pourra payer son acquisition sur une période de 10 ans. Mais s’il s’engage à réhabiliter l’outil de production ou à maintenir la même activité, et il pourra bénéficier d’un abattement allant jusqu’à 25 % de la valeur du bien à céder. Cet abattement peut aller jusqu’à 40 % dans le cas d’un paiement au comptant.
Troisièmement, le maintien de l’activité pendant 5 ans après la privatisation n’est plus une contrainte. Ainsi, le nouveau propriétaire de l’unité est dans une large mesure libre de maintenir ou non l’outil de travail en activité. Il peut vendre tout ou partie de ses biens ou apporter toute modification qui lui semble profitable.
La dernière modification importante introduite dans le texte porte sur l’implication des Entreprises publiques locales (EPL) par l’ensemble des dispositions de la nouvelle loi sur la privatisation. Les quelque 600 EPL qui relevaient jusqu’à 1994 des collectivités locales seront également concernées par l’actionnariat populaire. Selon le chef du gouvernement, il est prévu l’octroi de coupons gratuits aux travailleurs (40 %), aux victimes du terrorisme (10 %) et à la famille révolutionnaire (10 %).
En juin 1996, l’Agence de promotion, de soutien et de suivi de l’investissement (APSI) propose finalement la première liste des entreprises «privatisables». Ce programme comprend 141 unités réparties dans 5 secteurs concurrentiels. Il s’agit de 59 unités appartenant au secteur de l’industrie, 18 dans l’agriculture, 17 établissements touristiques, 41 dans le commerce et 6 EPL. Le postulat de base de la privatisation est qu’il existe un marché de capitaux et des repreneurs algériens et étrangers.
Bilan de la privatisation des unités industrielles
Le premier mouvement de dissolution-privatisation a été engagé à la faveur de la loi de finances complémentaire pour l’année 1994. En effet, elle avait introduit en son article 24 la possibilité de céder au plus offrant, tout ou une partie des actifs des entreprises publiques. Les actifs proposés à la vente proviennent de trois catégories d’entreprises. Il y a d’abord les entreprises dissoutes, essentiellement des EPL. Il y a ensuite toutes les entreprises qui, en application de leurs plans de redressement interne, sont tenues de léguer des segments d’activités pour pouvoir se concentrer sur leur métier de base. Enfin, il y a celles qui, pour améliorer leurs performances productives, sont à la recherche de partenaires capables de les redynamiser. Ce premier mouvement a porté sur la cession de 250 unités de production.
En septembre 1997, le gouvernement rendait publique une seconde liste de plus de 200 Entreprises publiques économiques (EPE) «privatisables»; le décret exécutif portant privatisation d’un premier lot de 89 EPE représentant 384 unités. Le CNP avait lancé en été 1998 les premiers appels d’offres concernant la vente de briqueteries, d’unités d’eaux minérales, de limonaderies et d’hôtels.
Au lendemain de la célébration du 1er novembre 1999, les premières opérations de privatisation engagées à la faveur des appels d’offres de juillet 1998 n’avaient pas encore été finalisées. Un des obstacles majeurs est d’ordre bureaucratique. Le texte d’application qui devait accompagner la loi de cession des entreprises publiques «au plus offrant» n’a pas été promulgué. À ce vide juridique, il faut ajouter les conflits de compétences entre les différentes structures chargées de cette opération. On ne sait en effet toujours pas qui du gouvernement, du CNPE, du Conseil de la privatisation ou des holdings est habilité à officialiser le transfert de propriété. Lorsque la prise de décision se fait dans l’opacité, il faut s’attendre à ce que son application bute manifestement sur d’énormes blocages d’ordre bureaucratique: régulation du patrimoine foncier des entreprises, retard dans les opérations de liquidation, spéculations et détournements. Tout compte fait, la privatisation n’a pas encore vraiment débuté en Algérie, malgré la promulgation d’un arsenal de textes juridiques. C’est l’un des rares pays dans le monde qui n’a pas encore réellement commencé à privatiser le secteur industriel.
Lutte des clans et rationalité économique
Les conflits qui ont surgi après la cession des biens immobiliers au sein des appareils étatiques ont essentiellement porté en réalité sur les modalités et le rythme de cette opération, «comment privatiser et quelles sont les premières entreprises à privatiser», telles étaient à l’époque les préoccupations majeures des pouvoirs publics. Cependant, il était hors de question de privatiser les entreprises de souveraineté génératrices de rentes et de prébendes, telles que la SONATRACH et ses filiales. Il n’était pas aussi question de céder les autres entreprises perçues comme ayant une portée stratégique, telles que la SONELGAZ (gaz et électricité), les banques et l’ENTV (l’unique chaîne de télévision). Il y avait une sorte de pacte tacite entre les différents acteurs sur cette question cruciale. Tous les autres secteurs, y compris le secteur agricole socialiste, sont susceptibles d’être cédés à un moment donné du processus de la «libéralisation économique».
Mais les nouvelles règles de jeu ne sont pas pour autant clairement définies pour tous les acteurs et partenaires. Avant même la publication des premiers textes devant régir cette opération de privatisation, elle est déjà personnalisée et hautement politisée. Elle concerne certaines entreprises ou unités de production plutôt que d’autres. Lorsque les conséquences risquent de porter directement préjudice aux intérêts de certains acteurs ou à ceux de leurs proches, cette opération est brutalement freinée ou sabordée par des moyens de défense politique.
Ainsi, pour pallier à certaines difficultés, on n’hésite pas à confectionner de nouveaux textes juridiques souvent incongrus et inconséquents au regard de la réalité sociologique du pays et des contraintes de la globalisation financière. Un débat démocratique et contradictoire sur les grandes questions de l’heure aurait été plus salutaire que la promulgation de textes administratifs. Mais la bureaucratie s’est avérée amnésique à tout changement radical dans la prise de décision qui a un impact positif sur le devenir de l’ensemble de la société.
Depuis la mise en place du nouveau gouvernement, il semble qu’une nouvelle orientation sur la privatisation est sur le point d’être finalisée. Cette option est axée sur le postulat tout est «privatisable» dans le pays parce que la dette publique est très énorme et la performance du secteur très faible. Cette mission est confiée au ministère de la privatisation, baptisé pour la circonstance, le ministère de la Participation et de la coordination des réformes, dont la première tâche est de revoir l’architecture juridico-institutionnelle existante afin de la rendre plus opérationnelle. Dans cette perspective, les membres du Conseil d’administration des EPE seront autorisés à acquérir une part du capital des sociétés éligibles à la privatisation. En plus clair, il faut s’attendre à ce que ces cadres dirigeants fassent main basse sur le transfert des actifs des entreprises publiques. En attendant la promulgation de nouveaux textes, un grand immobilisme économique caractérise le nouveau gouvernement dirigé par Ahmed Benbitour alors que l’embrasement du front social s’aggrave chaque jour qui passe.
Les protagonistes de la privatisation tous azimuts sont convaincus que la privatisation en Algérie susciterait l’engouement de nombreux acheteurs aussi bien algériens qu’étrangers. Le succès de cette opération est quasiment assimilé à la relance économique perçue comme imminente et irréversible.
Selon les premières estimations officielles, l’enjeu financier était de taille, il était estimé à plus de 30 pour cent de la masse monétaire en circulation hors banques. Cette première évaluation s’était rapidement révélée démesurée. D’une part, la bourgeoisie algérienne, de nature rentière et spéculative, n’est pas intéressée à reprendre des entreprises aux prix du marché. D’autre part, rien n’indique que le capital étranger ne sera plus réticent à investir en Algérie, et de surcroît à acheter au prix fort des entreprises avec une technologie obsolète. Toujours est-il, la prudence devait être de mise dans une opération d’une telle envergure, au moins du point de vue marketing.
Aujourd’hui comme hier, ce n’est guère pour des facteurs d’ordre idéologique ou de rationalité économique que des groupes s’affrontent farouchement sur le terrain de la privatisation, mais plutôt pour des intérêts occultes. Une fraction de la bourgeoisie d’État tente d’obstruer par tous les moyens le programme de dissolution-privatisation. Devenue numériquement faible, elle tente de maintenir le secteur public tout en le réorganisant administrativement afin de conserver la logique rentière et néo-patrimoniale dans le nouvel environnement économique et géopolitique. Elle détient cependant un pouvoir considérable d’obstruction et d’agitation au sein de l’appareil économique et syndical et dans une certaine presse. En revanche, l’autre fraction de la bourgeoisie nationale, de type compradore, revendique ouvertement la privatisation tous azimuts du patrimoine national. En d’autres termes, elle réclame purement et simplement, au nom de la performance qu’elle s’était attribuée, le transfert des centres de profit à des groupes d’intérêts.
Aucun de ces deux groupes ne s’est posé de question sur la gestion de l’endettement qui a conduit à la crise fiscale et par conséquent à un premier puis à un deuxième rééchelonnement de la dette extérieure. L’Algérie a remboursé près de 33 milliards de dollars entre 1993 et 1998 et se trouve toujours au terme de l’application du PAS avec une dette de 30 milliards de dollars. Au plan de la dette interne, ils ne se sont pas aussi demandé, par exemple, quelle est la relation entre cette dette qui est de l’ordre de 2000 milliards de dinars et les 938 milliards de dinars alloués à l’assainissement du secteur public. Plus fondamentalement, aucun groupe n’a sérieusement présenté une nouvelle stratégie de développement économique du pays dans laquelle la question de l’interventionnisme étatique serait clairement spécifiée, comme ce fut le cas des pays de l’Asie du Sud-Est dans les années 1970 et 1980. Par contre, l’exploitation intensive des hydrocarbures et des mines est souhaitée par tous les groupes. N’est-il pas grand temps de manifester une grande volonté politique pour revoir le modèle extraverti qui est la matrice de nos frustrations et conflits ?
Vers un nouvel ordre autoritaire
«La croissance économique» et «la démocratie» ne sont pas compatibles, selon les présupposés théorique et méthodologique sur lesquels repose la théorie de la modernisation des années 1990. En revanche, «la croissance économique» et «la dictature», selon ses théoriciens, s’articulent fort bien dans les pays en voie de développement. Les jeunes États, particulièrement ceux de la région du MENA (Moyen Orient et Afrique du Nord) ont moins besoin d’un développement équilibré entre les différents secteurs que d’un leadership fort et d’un nouvel ordre autoritaire, nécessaire pour endiguer «les révoltes d’en bas» à caractère social ou identitaire. Cette théorie qui est très développée dans la filière de «Comparative politique» en science politique aux États-Unis date en réalité des années 1950 et 1960 et dont les principaux auteurs étaient notamment G. Almond, S. Verba, S. Huntington et L. Pye. La «culture politique» des peuples est perçue dans cette approche comme le paramètre déterminant devant permettre le décollage économique dans ces pays. Son relent de racisme n’est plus à démontrer, il a été mis en exergue par de nombreux politologues, particulièrement par I. Gendzier, de Boston University dans Development Against Democracy: Manipulating Political Change.
Ce modèle est devenu d’actualité ces dernières années malgré le fait que l’environnement national et international a subi de profonds changements et mutations. Les ouvrages de Francis Fukuyama, La fin de l’histoire (1992), et de Samuel Huntington, Le conflit des civilisations (1997), ont contribué à populariser la nouvelle version de ce modèle et à lui donner une justification idéologique auprès des milieux financiers internationaux et de la lumpen- intelligentsia des