Adoptée
à la fin de la Conférence sur Les Défis de Développement de l’Afrique du
Nouveau Millénaire, organisée par TWN- Africa et CODESRIA.
- Du 23 au 26 avril 2002,
nous, chercheurs et intellectuels militants travaillant dans les
institutions académiques, les organisations de la société civile et les
institutions [d’élaboration]de politiques provenant de 20 pays Africains,
ainsi que nos collègues et amis venant de l’Asie, de l’Amérique du
Nord, et de l’Amérique du Sud, nous sommes réunis à une conférence
organisée conjointement par le
Conseil pour le Développement de
la Recherche en Sciences Sociales en Afrique (CODESRIA) et Third World
Network-Africa (TWN- Africa) pour délibérer sur les défis de développement
de l’Afrique au nouveau millénaire.
- Nos déliberations ont
porté sur des questions telles que les initiatives africaines de développement,
l’Afrique et le système mondial du commerce; la mobilisation des
ressources financières pour le développement en Afrique; la citoyenneté;
la démocratie et le développement; l’éducation, la santé, les services
sociaux et le développement; et les questions de l’équité et de l’égalité
de genre en matière de développement.
Les défis qui se posent
à l’espace de réflexion sur le developpement propre à
l’Afrique
- Lors
de nos délibérations, nous avons rappelé les diverses initiatives
Africaines destinées à relever les défis de développement, en
particulier le Plan d’Action de Lagos et le Cadre Alternatif Africain pour
l’Ajustement Structurel qui l’a accompagné.
A chaque fois, ces initiatives ont été contrecarrées et finalement
minées par des politiques qui on été élaborées hors du continent et
imposées aux pays Africains. Au
cours des dernières décennies, un faux consensus a été établi autour du
paradigme néo-libéral promu à travers les institutions de Bretton Woods
et l’Organisation Mondiale du Commerce.
Ce phénomène tendance a à occulter la riche tradition africaine de
réflexion sur les alternatives de développement.
C’est dans ce contexte qu’a été discutée la nouvelle
initiative africaine récemment proclamée, le Nouveau Partenariat pour le Développement
de l’Afrique (NEPAD), qui a été formulée pendant la même période que
le cadre opérationnel Compact
for African Recovery de la
Commission Economique pour l’Afrique des Nations Unis, et le document
“L’Afrique peut-elle revendiquer le 21ème siècle” de la Banque
Mondiale.
- La réunion a noté le
progrès inégal de la libéralisation politique et l’expansion de
l’espace de participation et d’expression citoyenne.
Elle a aussi reconnu la
contribution des luttes et du
militantisme de la société civile à l’expansion de l’espace politique
et l’inclusion des questions critiques de développement à l’ordre du
jour des débats publics.
Les Obstacles
internes et externes au développement économique de l’Afrique
- La réunion a noté que
les défis auxquels fait face l’Afrique en matière de développement
proviennent de deux sources étroitement liées: a) les contraintes
imposes par l’ordre économique
et politique mondial dans lequel nos économies opèrent; b) les faiblesses
internes résultant des
structures politiques et socio-économiques et des politiques
néo-libérales d’ajustement structurel,
- Les principaux éléments
de l’ordre international hostile incluent en premier lieu le fait que les
économies africaines sont intégrées de manière inadéquate dans l’économie
mondiale en tant qu’exportatrices de matières premières et importatrices
de produits manufacturés, ce qui a entraîné la persistance des déficits
dans les termes de l’échange. Cette situation a été renforcée par les
politiques de libéralisation, de privatisation et de déréglementation,
ainsi que par un ensemble de politiques macro-économiques inappropriées
imposé à travers les conditionnalités de l’ajustement sont structurel
de la Banque Mondiale et du FMI. Ces
tendances sont actuellement institutionnalisées dans les règles, les
accords et les procédures de l’OMC qui sont biaisées au détriment de
nos pays. Les effets combinés
de ces politiques et structures ont contribué à la création du fardeau
insoutenable et injustifiable de la dette qui étouffe nos économies et met
en péril la capacité de l’Afrique à s’approprier les stratégies de développement.
- Les difficultés
externes ont exacerbé les déséquilibres structurels internes de nos économies
et en conjonction avec les politiques néo-libérales d’ajustement
structurel et les structures
politiques et socio-économique inéquitables, ont contribué à la désintégration
de nos économies et à
l’accroissement des inégalités sociales et de genre.
En particulier, notre
secteur manufacturier est détruit;
la production agricole est en déclin; les services publics sont sévèrement
affaiblis; et la capacité des Etats africains à formuler et à mettre en
œuvre des politiques nationales en faveur d’un développement
équilibré et équitable est annihilée. Les coûts de ces
politiques sont supportés de manière disproportionnée par les groupes
marginalisés et opprimés de nos sociétés, y compris les travailleurs,
les paysans et les petits producteurs. Ces
coûts ont été particulièrement excessifs pour les femmes et les enfants.
- En effet, ces évènements
ont renversé les politiques, les programmes et les institutions mis en
place à l’époque de l’indépendance en vue de créer et de développer
une production intégrée au sein de nos économies dans les domaines de
l’agriculture, de l’industrie, du commerce, des finances et des services
sociaux. Ces programmes et institutions, malgré leurs limitations, étaient
destinés à résoudre les problèmes de la faiblesse du marché interne et
de la fragmentation des structures de productions, ainsi que des inégalités
sociales internes et entre états héritées de la colonisation, et à remédier
à l’intégration inadéquate de nos économies dans l’ordre mondial.
En conséquence, les gains économiques et sociaux réalisés pendant
cette période ont été anéantis.
- Les considérations
sus-mentionnées ont nourri nos réflexions sur le NEPAD.
Nous avons conclu qu’en dépit des buts bien intentionnés proclamés
par le NEPAD, sa vision du développement et
les mesures qu’il entend prendre pour atteindre ces buts souffrent
de graves déficiences. Il en résulte
que le NEPAD ne contribuera pas à relever de manière adéquate les défis
qui ont été identifiés ci-dessus. Au
contraire, il va renforcer les contraintes liées à un environnement extérieur
hostile et aux faiblesses intérieures qui constituent des obstacles majeurs
au développement de l’Afrique. En
effet, dans certains domaines comme celui de la dette, le NEPAD représente
un retrait majeur par rapport aux objectifs internationaux qui ont été fixés
à l’issue d’une mobilisation et d’une lutte à l’échelle mondiale.
- Les déficiences les
plus fondamentales du NEPAD qui reproduit les éléments centraux du
document de la Banque Mondiale intitulé “L’Afrique peut-elle
revendiquer le 21ème Siècle?” et de celui de la Commission Economique
pour l’Afrique intitulé “ Compact for African Recovery”
incluent:
(a)
le cadre macro-économique
néo-libéral qui se trouve au cœur du plan et reproduit les politiques de
l’ajustement structurel des deux dernières décennies, et ignore les effets désastreux
de ces politiques;
(b)
le fait qu’en dépit de la reconnaissance
qu’il proclame du rôle central des peuples Africains pour le plan, ceux-ci
n’ont joué aucun rôle dans la conception et la formulation du NEPAD;
(c)
le fait que malgré les préoccupations qu’il
affiche pour l’équité sociale et de genre, il adopte les mêmes mesures économiques
et sociales qui ont contribué à la marginalisation des femmes.
(d)
le fait que malgré ses origines Africaines
proclamées, ses cibles principales sont les donateurs étrangers, en
particulier ceux du G-8;
(e)
le fait que sa vision de la démocratie est définie
par les besoins liés à la création d’un marché fonctionnel;
(f)
le fait qu’il néglige les conditions extérieures
fondamentales dans la crise du développement de l’Afrique, et de ce fait ne
prévoit aucune mesure significative pour gérer et atténuer les effets de
l’impact de cet environnement sur les efforts de développement de
l’Afrique. Au contraire,
l’engagement qu’il envisage avec des institutions telles que la Banque
Mondiale, le FMI, l’OMC, les Etats-Unis à travers l’AGOA, et l’UE à
travers la Convention de Cotonou, vont accroître l’enlisement des économies
Africaines dans cet environnement hostile;
(g)
le fait que les moyens envisagés pour la
mobilisation des ressources va accroître la désintégration de nos économies
à laquelle nous avons assisté sous l’emprise de l’ajustement structurel et
des règles de l’OMC;
Appel
à l’action
- Afin de résoudre ces
problèmes, nous lançons un appel pour que des initiatives soient prises
sur les plans national, continental et international afin de mettre en œuvre
les mesures suivantes.
- S’agissant
de l’environnement externe, des mesures doivent être prises en vue de
stabiliser le cours des produits de base; réformer le système financier
international (afin d’éviter l’accumulation de la dette, l’instabilité
des taux de change et la fuite des capitaux); de mettre fin aux programmes
d’ajustement structurel du FMI et de la Banque Mondiale; de changer
les accords de l’OMC de manière fondamentale et de mettre fin aux
tentatives d’étendre la portée du régime de l’OMC à de nouveaux
domaines tels que
l’investissement, la concurrence et les marchés publics. La question la
plus urgente est l’annulation de la dette des pays africains.
- Aux plans local,
national et régional, les politiques de développement doivent
promouvoir l’agriculture, l’industrie, ainsi que les services, et
doivent être protégées et soutenues à travers des mesures appropriées
relatives aux politiques d’investissement, commerciales et macro-économiques.
Les stratégies de financement doivent chercher à mobiliser et à se fonder
sur les ressources internes à travers des mesures innovatrices en matière
d’épargne, la ré-allocation des dépenses somptuaires
en matière d’armement, de corruption et de mauvaise gestion,
l’usage innovateurs des remises de fonds provenant des africains
à l’étranger, la perception d’impôts sur les sociétés, la rétention
et le ré-investissement des profits des investisseurs étrangers, la prévention
de la fuite de capitaux ainsi que de la perte des ressources à travers l’évasion
fiscale pratiquée par les investisseurs étrangers et les élites locales.
L’investissement étranger, bien qu’indispensable, doit être
minutieusement équilibré et sélectionné afin de réaliser les objectifs
nationaux.
- Par dessus tout, ces
mesures exigent la ré-instauration de l’Etat- Développement : un
Etat où l’équité sociale, l’inclusion sociale et l’unité nationale
et le respect des droits de l’homme sont à la base des politiques économiques ;
un état qui s’attache à
promouvoir et à soutenir les secteurs productifs de l’économie ;
qui s’engage activement à l’allocation équitable des ressources aux
différents secteurs et groupes sociaux ; et, plus important encore, un
état qui est démocratique et intègre le contrôle de la population dans
le processus de prise de décision à tous les niveaux dans la gestion,
l’utilisation et la distribution équitables des ressources sociales.
Les
Défis que doivent relever les
chercheurs et militants intellectuels africains
15.
Reconnaissant que, en soulevant de nouveau la
question du développement de l’Afrique en tant que préoccupation majeure
à l’échelle continentale, le NEPAD a porté au premier plan la question
des initiatives autonomes Africaines pour le développement, nous nous
concentrerons sur les questions soulevées par le NEPAD dans nos efforts pour
contribuer aux débats et aux discussions sur le développement de
l’Afrique.
16.
En vue
d’apporter notre contribution pour relever les défis du développement de
l’Afrique, nous nous engageons à travailler collectivement et
individuellement, en accord avec nos capacités, nos expertises, et nos
mandats institutionnels respectifs, afin de promouvoir le renouvellement à
l’échelle continentale de l’engagement en faveur d’initiatives
africaines de développement. A
cet effet, nous déploierons nos capacités et expertises respectives de
recherche, de plaidoyer et de
formation pour contribuer à la production et la diffusion des connaissances
sur les grands enjeux; nous nous engagerons pour la mobilisation des différentes
forces sociales autour de leurs intérêts et de stratégies appropriées de développement;
et nous interpellerons les gouvernements et les institutions en charge des
politiques au niveau local, national, régional et continental.
Nous continuerons notre collaboration avec nos collègues au sein du
mouvement social au niveau mondial.
17.
A cet effet,
nous lançons un appel
(a)
à la ré-affirmation de la primauté de la
question et du paradigme du développement national à l’ordre du jour du
discours social et de l’engagement intellectuel;
(b)
aux chercheurs et intellectuels militants
Africains pour qu’ils joignent leurs forces à celles des groupes sociaux
dont les intérêts et les besoins doivent être au centre du développement
de l’Afrique;
(c)
aux chercheurs et intellectuels militants
Africains pour qu’ils dirigent leurs recherches et plaidoyer vers les
questions urgentes auxquelles sont confrontées les politiques et la prise de
décision Africaines au niveau international (en particulier les négociations
à l’OMC et dans le cadre de l’Accord de Cotonou), et aux niveaux national
et régional;
(d)
à
la solidarité de nos collègues du mouvement social au niveau mondial, en
particulier ceux du Nord, pour soutenir nos combats communs. Nous invitons nos
collègues du Nord à intervenir auprès de leur gouvernement au nom de nos
luttes et nos collègues du Sud de renforcer la coopération Sud-Sud.
- Nous nous engageons à
promouvoir les positions et les conclusions de cette conférence. Nous
encourageons CODESRIA et TWN-Africa à explorer, en collaboration avec les
autres parties intéressées, les mécanismes et processus pour le suivi des
délibérations et conclusions de cette Conférence.
Accra,
le 26 avril 2002.