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Dr Ebrima SALL, Secrétaire excécutif du CODESRIA : « Il existe tout un savoir traditionnel scientifique à redécouvrir »

On attend des chercheurs africains qu’ils trouvent des solutions aux problèmes auxquels le continent est confronté. Pourtant, se désole Ebrima Sall, directeur exécutif du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (Codesria), les institutions d’enseignement supérieur, les universités, où l’essentiel de la recherche se fait, sont « sous-financées, sous-équipées, mal-entretenues et négligées par la plupart des gouvernements ». Dans cette interview, M. Sall évoque aussi le problème de l’application des résultats de la recherche et la place que le Codesria accorde aux savoirs traditionnels africains.

Que peut-on retenir de la dernière assemblée générale du Codesria tenue du 5 au 9 décembre 2011 à Rabat (Maroc) ?

L’Assemblée générale se tient tous les trois ans et constitue, généralement, un moment pour réfléchir sur l’état du continent et les défis majeurs du moment. Pour Rabat, nous avions choisi comme thème : « l’Afrique et les défis du XXIème siècle », avec un focus particulier sur la deuxième décennie de ce siècle. Parmi ces défis il y a le changement climatique, les nouvelles technologies, la coopération avec les pays émergents, la place des jeunes dans le milieu de la recherche, mais également la recherche sur les jeunes, le printemps arabe et la manière dont les technologies nouvelles (réseaux sociaux) influent sur les processus politiques. En plus de cela, certains thèmes classiques (pauvreté, développement, genre, etc.) ont aussi fait l’objet de discussions. Pour cette partie de l’Assemblée générale, l’idée n’est pas d’arriver à des décisions, mais de sensibiliser la communauté des chercheurs, de comprendre ces défis qui se posent à l’Afrique et voir de quelle manière on devrait pouvoir approfondir la connaissance que nous avons de ces questions. Ces discussions ont débouché sur la définition d’un agenda de recherche, parce que même si certains chercheurs travaillent depuis longtemps sur ces questions, elles se posent de manière différente aujourd’hui. Il y a une crise de système de civilisation. Les questions de dignité, de liberté, de bien-être se sont toujours posées à l’humanité, mais elles le sont de manière beaucoup plus aigue aujourd’hui, parce que ce monde a été géré d’une manière qui, après avoir inquiété pendant très longtemps, indigne aujourd’hui, notamment les jeunes.

’De manière générale, que pensent les chercheurs africains du printemps arabe ?

C’est un phénomène qui redonne espoir. Si dans le monde arabe, c’est la renaissance à proprement parler, certains chercheurs, comme Alioune Sall, ont rappelé que ce mouvement n’y a pas commencé. On aurait pu parler de printemps africain entre la fin des années 1980 et le début des années 1990 avec les conférences nationales en Afrique francophone et les mutations qui en ont résultées et ont abouti à la chute de certains dictateurs. Du reste, dix ans après, certains pays comme le Sénégal ont réussi une alternance démocratique. On voit que le désir de liberté s’était déjà exprimé en Afrique. Maintenant, il faut voir quelles sont les conditions et les facteurs qui agissent. Les sites où se déroulent les luttes se sont multipliés et diversifiés. Les médias, notamment les réseaux sociaux, ont joué un grand rôle dans ce processus.

Quels sont les défis en matière de recherche pour les chercheurs africains ?

Le premier défi est d’ordre conceptuel. Au Codesria, nous avons procédé à un travail de rupture avec l’ordre épistémologique occidentale pour, comme le disait Amilcar Cabral, « penser par nos propres têtes et à partir de nos propres réalités ». On parle de changement climatique, de monde multipolaire, etc., mais comment comprendre ces réalités et en faire une lecture africaine, non pas à partir des priorités définies ailleurs ou par une analogie quelconque ? Ce qui suppose non seulement une compréhension profonde de l’héritage universelle de la science, mais aussi des connaissances qui seront une production qui vient de nous. Ce travail là n’est pas fini, mais il est bien engagé.

Le deuxième défi, c’est qu’on traite d’une réalité sociale complexe et en perpétuelle mutation. Comprendre le changement climatique d’un point de vue des sciences sociales n’est pas une chose aisée. Cette mutation des réalités sociales oblige à interroger la science elle-même. Il y a une sorte d’interdépendance entre les phénomènes. Par exemple, le changement climatique a un impact sur les systèmes de gouvernance et économique.

Le dernier défi est d’ordre matériel. On attend de la recherche des solutions mais on ne donne pas aux chercheurs les moyens dont ils ont besoin. Le manque de moyens est l’un des grands problèmes de la recherche en Afrique. Les institutions d’enseignement supérieur, les universités, où l’essentiel de la recherche se fait, sont sous-financées, sous-équipées, mal-entretenues et négligées par la plupart des gouvernements africains. Si on veut que la recherche puisse répondre aux défis et expliquer les enjeux, il faut des moyens. Pour pouvoir expliquer un phénomène d’ordre naturel ou un conflit dans un milieu, ce n’est pas en faisant une enquête très rapide qu’on y parvient. Cela nécessite de s’inscrire dans la durée. Il faut que nos Etats et les privés qui ont les moyens de le faire donnent à la recherche les moyens nécessaires. C’est en ce moment seulement que la recherche pourra nous aider à comprendre nos problèmes politiques, sociaux, économiques et environnementaux.

Il se pose aussi le problème de l’application des résultats de la recherche. Généralement, ces résultats ne sont connus que de la seule communauté des chercheurs…

Il y a un fossé entre la recherche et le milieu décisionnel et l’application, ceci pour deux raisons. D’abord, la recherche scientifique n’est pas immédiatement applicable : pour cela, il y a un travail de traduction à faire.

Ensuite, le plus souvent, les chercheurs eux-mêmes se contentent de faire des recherches et de les publier. Ils se soucient plus de leur carrière, de la reconnaissance de leurs pairs (par le biais de publications académiques dans des revues scientifiques) que de la diffusion des résultats de leurs recherches au sein de la société et auprès du milieu décisionnel. Au Codesria, nous essayons non seulement de publier mais nous organisons aussi beaucoup de forums de discussions auxquels sont conviés les décideurs, la société civile, le secteur privé, etc. Nous publions des documents simplifiés qui essaient de dégager les conclusions les plus pertinentes par rapport aux questions qui sont posées.

De plus en plus, il y a aussi les médias qui permettent d’atteindre le grand public parce que les revues académiques sont écrites dans un langage qui n’est pas accessible à tout le monde. Même quand on a fait toute la diffusion qu’il faut, ce sur quoi se basent les décideurs n’est pas forcément ce qui sort de la recherche. La recherche permet aux décideurs d’avoir plusieurs options, quant au choix d’une option plutôt qu’une autre, cela relève d’une autre dynamique. Pendant très longtemps, les chercheurs (surtout africains) s’adressaient aux gouvernements, ensuite nous avons compris que c’est à tous les acteurs qu’il faut s’adresser. Ce qui permettra aux différents acteurs de la société d’être informés et d’améliorer leurs capacités de négociation et d’action. Le développement est un processus de libération et d’épanouissement. Ce qui passe par l’information et notre capacité de comprendre le monde.

Quelle place le Codesria accorde-t-il aux connaissances traditionnelles ?

Une grande place. Le combat pour la transformation de l’ordre épistémologique fait partie du combat pour la transformation du monde. Si nous pensons que l’Afrique occupe une place qui n’est pas la sienne, c’est dans le sens de penser et de dire le monde que l’on devrait orienter le combat. Les travaux de grands chercheurs africains tels que Ousmane Kane, Souleymane Bachir Diagne et d’autres ont démontré que ce que l’Occident nous faisait croire, à savoir qu’il y avait un seul lieu de production et de diffusion du savoir au monde qui est l’Occident, n’est pas exact. Il y avait de grands centres en Afrique : Alexandrie, Sankoré, Tombouctou. Deux des plus anciennes universités au monde qui délivrent encore des diplômes se trouvent en Afrique.

Nous avons des traditions intellectuelles aussi anciennes que celles de l’Occident et il y a eu plusieurs inventions qui ont été faites en Afrique. Donc, si on a pu parler de Lumières européennes, on aurait pu aussi parler de Lumières africaines. Il y a une redécouverte des archives anciennes et d’autres types de savoirs. Nous avons publié un ouvrage sur les manuscrits de Tombouctou qui montre qu’on avait des écritures, mais aussi qu’il y avait des débats sur l’histoire, la sociologie, la politique, etc. D’ailleurs, nous allons organiser en juin 2012, à Dakar, un colloque sur cette question. Il y a tout un savoir traditionnel scientifique qu’il faut redécouvrir pour mieux comprendre le monde et changer nos sociétés. C’est ce que les Chinois et d’autres peuples ont fait. S’il n’est pas question de se contenter de cela pour arrêter d’aller à l’école ou d’étudier la science dite occidentale, il est important que l’on donne une plus grande place aux savoirs traditionnels ou endogènes, y compris oraux. En cela, les Tic constituent une excellente opportunité. C’est un combat dans lequel le Codesria est engagé.

Propos recueillis par Seydou Ka

(Source : Le Soleil, 14 janvier 2012)