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22 May 2012
Lila Laly

The Repressive management of student protests at the University of Ouagadougou (1990-2011)

Title in original language: La gestion répressive des contestations estudiantines à l’université de Ouagadougou (1990-2011)

Since the authorities of Burkina Faso began the democratic opening in the early 1990, they were repeatedly confronted by students, particularly through the main union the National Association of Burkinabe students (ANEB). The students’ demands are about both the deterioration of their economic condition in the context of structural adjustment, as well as issues that go beyond strictly academic (fight against impunity, establishment of a genuine rule of law, etc...). Moreover the "student society" is being perceived as one of the main antagonists of the State, at the forefront of social struggles, due to the ANEB’s close ties with some of the most combative organizations of Burkina Faso. One thus can observe over the past two decades, an evolution of the authorities’ crisis management on the university campus of the capital, Ouagadougou, for example. From the classical model of repression (police and military) characteristic of the early postcolonial decades, the regime in Burkina Faso has moved to its conjugation with looser forms (judicial repression, economic repression), in an attempt to preserve the image of the rule of law. However, the multifaceted crisis that the country experienced in 2011 (popular protests throughout the country against impunity and other injustices, military mutinies) following the death of a student subsequent to police brutality seems to have forced Burkina authorities to evolve again in their management of the "student society" claims, this time toward a more "collaborative" approach. This document focuses on the said changes over two decades.

Le Burkina Faso, ex-Haute-Volta jusqu’en 1984, a connu une histoire politique mouvementée avec une succession de régimes d’exception – sept coups d’État de la Iere à la IVe République en 1991 – et un rôle majeur des militaires dans la direction du pays. Cependant les différents régimes postcoloniaux on dû faire face à une culture syndicale originale dont le mouvement estudiantin – l’Union générale des étudiants burkinabé (UGEB ) – est une des composantes essentielles. Jusque dans les années 1970, avant la création de l’université de Ouagadougou en 1974, le militantisme étudiant burkinabè s’organise à l’extérieur, en France dans les années 1950 et à Dakar dans les années 1960 (Bianchini & Korbéogo 2008). Dans les années 1980, la succession des coups d’État militaires affaiblit considérablement le syndicalisme en général, estudiantin en particulier, qui vit la période la plus critique de son histoire sous le Conseil national de la révolution (CNR – 1983-1987). Faute d’une dialectique des moyens et de la fin, le régime veut alors faire la révolution pour le peuple, mais sans sa libre adhésion, ce qui revient presque à la faire contre lui...
Suite au coup d’État meurtrier du 15 octobre 1987 contre Thomas Sankara, Blaise Compaoré, n°2 du CNR, prend la tête du pays et opte pour une politique d’ouverture dans un Front populaire. En avril 1989 est créé l’Organisation pour la démocratie populaire – Mouvement du travail (ODP-MT), parti unique. Mais le contexte international pousse le pays à entamer la démocratisation, entendue comme multipartisme + économie de marché. Les partis politiques se sont dès lors multipliés sans toutefois faire perdre au CDP (ex-ODP-MT) sa position de parti-État. Une confirmation du constat tiré par le philosophe et théologien camerounais Fabien Eboussi Boulaga (1993:88) : dans le cas burkinabè aussi « c’est à peine de la provocation et un paradoxe que de déclarer que “le multipartisme est le stade suprême du monopartisme”. » En 1991, année de la naissance de la IVe République, le pouvoir signe les premiers plans d’ajustement structurel (PAS) avec les institutions financières internationales (IFI, Banque mondiale et FMI) avec pour corollaire la paupérisation de la population. Aujourd’hui, le Burkina Faso est l’un des pays les plus pauvres du monde, classé 161e/169 selon l’indice de développement humain du PNUD (2010) ; 46 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté.
Pour autant, les résistances à l’orientation néolibérale et à la forme oligarchique de l’État sont nombreuses. Pour y répondre, celui-ci a opté pour l’autoritarisme contre le mouvement social en général, étudiant en particulier. L’hypothèse de ce papier est que depuis le début des années 1990, les autorités ont tenté de conjuguer le modèle traditionnel de répression contre l’Association Nationale des Etudiants Burkinabè (ANEB) – section nationale de l’UGEB – (répression policière et militaire) avec des formes de violences plus relâchées censées convenir mieux à la façade constitutionnelle du régime militaire qui prétend diriger un État de droit. Pour cela, elles recourent progressivement à l’institution judiciaire et au droit qui, s’il se présente comme un dépassement de la violence, en est constitutif et conservateur dans ses pratiques (Benjamin Une critique de la violence, 1921) .

Une tradition syndicale originale

Depuis le début de la période postcoloniale, le mouvement syndical burkinabè s’est opposé avec succès aux diverses tentatives d’instauration du parti unique ou d’une dictature militaire. Avec la dissolution des partis sous les différents régimes, les syndicats ont souvent été le refuge des hommes politiques. Ce qui explique la défiance des différents régimes à l’égard des syndicats en général, du mouvement étudiant en particulier, jusqu’à nos jours. Le 3 janvier 1966, un front syndical lié à un large mouvement populaire (les élèves du lycée Zinda Kaboré sont les premiers à occuper la rue – Bianchini 2004) provoque la chute de la Iere République dirigée par Maurice Yaméogo (1960-1966). Le régime s’était vu opposer une solide résistance par les syndicats lorsqu’il avait voulu les regrouper sous la houlette d’une organisation unifiée liée au parti présidentiel. L’UGEV, elle, est, dès le lendemain des indépendances, interdite sur l’ensemble du territoire (Nikiéma 1979), contrainte à la semi-clandestinité. A la faveur de ce mouvement populaire, un régime militaire, avec à sa tête Sangoulé Lamizana, se met en place. La Constitution est suspendue. En décembre, l’armée annonce la suspension des partis politiques. Elle n’est levée qu’en 1969 sous la pression des syndicats (Bamouni 1983:64). Les organisations syndicales sont réprimées. La IIe République naît en 1970 et est toujours dirigée par le général Sangoulé Lamizana. Sous ce régime, à partir de 1971, les étudiants et élèves sont enrôlés « dans l’armée pour deux mois par an assortis d’un engagement de seize mois de non participation à aucune manifestation politique ou syndicale sous le prétexte de devoir civique » (LAA 1996:121). Ou comme sanction : c’est le cas de quarante-trois élèves exclus de l’université de Dakar, au Sénégal, à la suite d’un mouvement de boycott des examens en mai (Idem). Si la répression contre les scolaires est importante, elle s’étend aux étudiants à l’extérieur, comme en 1973 à Paris, où la police française intervient, à la demande du gouvernement voltaïque, pour faire évacuer la Maison des Étudiants Voltaïques (3 rue Gérando – Paris 9e) (Jeune-Volta 1974:41). Plus largement, pour intimider les syndicats, un décret en date du 31 janvier 1973 limite les libertés syndicales. A cause de divergences au sein du parti présidentiel, le président Lamizana opère un coup d’Etat contre ses propres institutions. Le 8 février 1974 se met en place le deuxième régime militaire, le Gouvernement de Renouveau National. La Constitution est suspendue, l’Assemblée nationale dissoute et les activités politiques formellement interdites. Le régime tente de mettre sur pied des organisations uniques de jeunes, de femmes, de travailleurs. Dans les établissements scolaires, l’introduction et la lecture de « livres non scolaires » et toute réunion syndicale sont interdits avec l’avertissement aux syndicats contre « la contestation permanente et les revendications continuelles » (Palm 2007). La junte s’oriente rapidement, dès le 29 novembre 1975, vers la création d’un parti unique, le MNR (Mouvement national pour le renouveau), censé être « un cadre unique pour toutes les activités économiques, sociales, culturelles et politiques ». Le président Lamizana, explique : « Dans l’esprit du Renouveau, même la simple indifférence devra s’interpréter comme une atteinte à la sécurité du peuple voltaïque » (LAA 1996:121). Dès le lendemain, une manifestation à lieu à la Bourse du travail organisée par les syndicats et l’opposition (Zagré 1994:100-101). Les 17 et 18 décembre a lieu une grève d’ampleur jamais égalée jusque-là (Sandwidi 1996:333), Pascal Zagré (1994:101) parle d’une « véritable opération “villes mortes” » paralysant totalement la vie administrative et économique du pays. Cette action fait reculer le régime. La combativité syndicale s’est maintenue sous la IIIe République (1978-1980), malgré la répression. Le Premier ministre Joseph Conombo déclare en février 1979 : « Les syndicats sont une soupape de sécurité dont nous [les politiciens] nous sommes servis pour le retour à une vie constitutionnelle normale ; il faut désormais mettre fin à toute agitation de leur part. » Cette année-là, un décret est appliqué à 864 étudiants : environ 300 exclusions de l’Université de Ouagadougou (UO), coupures de bourses, mises en stage forcées, interdictions d’inscription, présence des forces de l’ordre sur le campus, etc. (LAA 1996). Alors que les grèves se multiplient (avec pour pic la grève des enseignants de cinquante jours contre un projet de loi antigrève), le président de l’Assemblée nationale dénonce « la collusion des syndicats et des partis politiques » : « Et voilà maintenant que cette opposition s’abrite derrière les luttes syndicales pour mieux renverser ce pouvoir qui lui a été refusé par les suffrages populaires. Les masques sont tombés. Il est clair à présent pour ceux qui en doutaient encore que le but évident de cette agitation est le renversement du régime ». Ce procédé vise à justifier la répression des syndicats en général, des étudiants en particulier. Pourtant ces luttes syndicales ont indéniablement contribué à la perte de légitimité du régime, facteur du coup d’État militaire du 25 novembre 1980. S’installe alors le Comité militaire pour le redressement national (CMRPN – 1980-1982) qui instaure un ordre que certains observateurs n’hésitent pas à qualifier de fascisant (Taha et Wowobé 1982). Il tente d’étouffer le syndicalisme estudiantin ; exclusion ou suspension d’étudiants (LAA 1996:124), détention administrative du leader de l’Association des étudiants voltaïques de Ouagadougou (AEVO) ; signature d’un engagement conditionnant l’octroi des bourses pour les étudiants à l’extérieur ; suppression des bourses (Bianchini 2004:147) ; etc. Sur la jeunesse, le ministre des Affaires étrangères, Félix Tiemtarboum, déclare : « La relève de notre pays ne peut être assurée par la jeunesse actuelle qui n’a que trois mots à la bouche : exiger, condamner, dénoncer avec la dernière énergie… Nous allons vous casser ; le langage que vous avez, nous allons vous l’enlever de la bouche. » Plus généralement toutes les organisations syndicales subissent l’autoritarisme du régime : interdiction des assemblées générales ; perquisition de domiciles de responsables syndicaux, arrestations et déportations de militants syndicaux pour faits de grève ; licenciements et procès de syndicalises ; suppression puis limitation du droit de grève ; etc. Il est renversé par le Conseil du Salut du Peuple en 1982 qui connaît par la suite des divergences idéologiques internes profondes. Ce régime militaire prend fin avec le coup d’État militaire du 4 août 1983. Les auteurs du putsch s’instituent en Conseil national de la Révolution (CNR), présidé par le capitaine Thomas Sankara, avec pour second le capitaine Blaise Compaoré, et chargé de mener la « Révolution démocratique et populaire ». Le CNR entend appliquer un programme antinéocolonialiste et anti-impérialiste qu’il considère comme incompatible avec l’indépendance du mouvement syndical auquel il substitue les Comités de défense de la Révolution (CDR) censés être une organisation populaire regroupant tous les Burkinabè. Les dissidents/résistants à cette tentative d’embrigadement sont considérés comme des « ennemis du peuple ». A l’UO, les CDR tentent de briser l’hégémonie de l’UGEV qui s’est démarquée des putschistes en affirmant au lendemain du 4 août 1983 « Entre le coup d’État et la révolution il n’y a rien de commun » et a participé, en janvier 1985, à la constitution d’un front syndical, pour la défense des libertés démocratiques et syndicales maltraitées par les « révolutionnaires ». Le CNR pond un décret (N° 85-078, du 1er février 1985) qui punit de « sanctions révolutionnaires » toutes actions syndicales, considérées comme de la subversion anti-révolutionnaire. Décision qui sera plus tard remise en cause par Thomas Sankara, lors de son discours du 2 octobre 1987, en critiquant l’imposition autoritaire de la révolution, mais qui n’aura pas le temps d’être corrigée du fait du coup d’Etat meurtrier du 15 octobre 1987 qui porte Blaise Compaoré à la tête de l’Etat. Celui-ci feint une politique d’ouverture avec un Front populaire censé « rectifier » les erreurs de la révolution et en appelle à toute la société (partis politiques, syndicats, etc.) sans pour autant exclure le recours à la violence, considérée comme légitime contre toute remise en cause.
Le monde syndical et les forces sociales se reconstruisent dans cette période d’entrebâillement démocratique: en 1988 est créée la CGT-B (Confédération générale du travail du Burkina), une centrale, résultante du Front syndical de 1985, qui se réclame du syndicalisme révolutionnaire, et, en 1989, le Mouvement des droits de l’Homme et des Peuples (MBDHP). Dans la période postrévolutionnaire on note une alliance entre la CGT-B, le MBDHP et l’UGEB. Les relations d’interdépendance sont fortes entre ces organisations d’autant que la CGT-B et le MBDHP sont animés par d’anciens militants de l’UGEB, ce qui explique une certaine cohérence idéologique des forces contre hégémoniques dans le pays (Loada 1999 ; Ouédraogo S. 2006) . Le mouvement étudiant burkinabè, des années 1990-2000, n’est compréhensible que dans ce cadre plus large. Dans les années 1990, on assiste à un regain des mobilisations estudiantines « dans un contexte caractérisé par la montée des revendications en faveur de la démocratisation du système politique et de l’opposition aux politiques d’ajustement structurel » (Bianchini & Korbéogo 2008).
En effet, l’ajustement structurel a mené à une paupérisation sévère et fulgurante des différentes catégories sociales, dont les étudiants (Chouli 2009a) et a accru les disparités sociales. A l’image des fortes inégalités des richesses dans la société dans son ensemble (10% des Burkinabé détiennent la moitié des richesses du pays, CNPPS 2005), l’accès au système éducatif est très inégal, « en moyenne les plus pauvres sont scolarisés près de six fois moins que les plus riches » (Altinok 2004:112). « Dans l’enseignement supérieur, seulement 2.2% des effectifs sont issus du milieu des 40% les plus pauvres pendant que les enfants des 20% les plus riches représentent 98.2% des effectifs ». A l’université, l’ajustement se traduit principalement dans le contingentement des bourses aux étudiants sous l’instigation de la BM (500 nouvelles bourses par an ; 1000 depuis 2007 ; moins de 5% des étudiants sont boursiers aujourd’hui contre 98% en 1988-1989), tandis qu’un prêt d’études (prêt FONER) est instauré en 1994, année de la décision de dévaluer le franc CFA (Chouli 2009a), considérée comme facteur d’aggravation de la dépendance . Par ailleurs les conditions d’études ne cessent de se dégrader (manque d’infrastructures, ratio étudiants/enseignant pléthorique, etc.). L’arrimage au processus de Bologne risque encore d’aggraver la condition étudiante (Chouli 2009b). Cette application du néolibéralisme au monde étudiant en plus des revendications démocratiques a suscité de nombreuses contestations tout au long de la IVe République, dont certaines ont abouti à des situations de crise. Car « la “désétatisation” de l’université, attaquée comme dommageable “désengagement” de l’État, ne signifie en rien un tel désengagement au sens d’une diminution de son rôle, mais uniquement au sens de son recentrage sur ses prérogatives régaliennes, directoriales en matière économique […] et répressives (militaires et policières) » (Barot 2010 :53).

Répression physique lors crises majeures sur le campus dans la période postrevolutionnaire

Dans les années 1990, au moment des transitions démocratiques, les campus africains bouillonnent. Le campus de Ouagadougou étant l’un des plus indociles, en Afrique de l’Ouest, est un bon révélateur du sens de la démocratie dans l’État de droit néolibéral. On note une continuité de l’utilisation de la violence physique dans la gestion des crises universitaires qui s’inscrit dans l’histoire postcoloniale au Burkina Faso avec la succession des régimes militaires, la libéralisation n’ayant pas entrainé de changement structurel. « Pour ce régime, enfant de la Révolution, la violence reste une arme par défaut, qu’il utilise, quand il ne maîtrise plus les évènements, avec une brutalité subite contre des groupes qui ont toujours fait peur au pouvoir, tels les syndicats ou les étudiants » (Meunier (1998:148). La répression des contestations majeures des deux dernières décennies voit l’intervention des acteurs coercitifs sur le campus de Ouagadougou. Les dispositifs répressifs mis en place lors de certaines d’entre elles illustrent de manière paroxystique le détournement de Clausewitz par Foucault (1997:16) : « l’ordre civil est un ordre de bataille […] donc : la politique c’est la guerre continuée par d’autres moyens ». D’autant que le pouvoir a toujours vu jusqu’aujourd’hui « la société étudiante » comme la figure antagonique de l’État, censée être le bras de forces déstabilisatrices, en l’occurrence le PCRV . Dès lors, la perception de l’étudiant comme adversaire permet d’utiliser les dispositifs policiers mais aussi militaires pour le neutraliser.

On observe que la mutation de situation de conflits en crise universitaire ouverte correspond à des situations de malaise accru (sociales, politiques, économiques) prégnantes au-delà du monde estudiantin. Ainsi la tentation de « frapper fort » pour stopper un mouvement peut être importante aux yeux du pouvoir pour éviter la jonction d’autres mécontentements avec celui des étudiants.

La première grande crise à l’UO sous le régime post-révolutionnaire en mai 1990 se déroule sous l’État d’exception alors que le pays rédige la Constitution de la IVe République. La structure ANEB de l’Institut des sciences de la nature/Institut du développement rural avait tenté de rencontrer le directeur de l’institut, Alfred Traoré, sans succès. Elle dépose alors une plateforme revendicative relative à la sélection aux examens notamment. Pour toute réponse, les étudiants apprennent l’expulsion de l’université du comité exécutif de l’ANEB à la radio et à la télévision le 16 mai 1990. Bianchini (2004:234) estime que la question de la sélection aux examens « était relativement secondaire par rapport aux véritables enjeux de cet affrontement, qui était l’occupation de l’espace universitaire dans un contexte où le déclin des comités révolutionnaires [qui avaient remplacés les CDR après la “révolution”] à l’université constituait une opportunité pour l’ANEB de réapparaître au grand jour comme l’organisation de masse représentative des étudiants ». Les éléments de la garde présidentielle sont chargées de « rétablir l’ordre » sur le campus pendant les manifestations organisées après l’expulsion du comité exécutif de l’ANEB de l’université. Un déchaînement de violence dans sa forme brute marque cette première grande crise de l’ère postrévolutionnaire. Dabo Boukary, un des militants de l’ANEB, est enlevé et torturé à mort dans les locaux du Conseil de l’Entente utilisés par la garde présidentielle . D’autres militants sont enlevés à l’instar du représentant des étudiants à la Commission constitutionnelle, tandis que les responsables de l’ANEB sont contraints de se réfugier dans la clandestinité.

En 1991 débute l’application des Plans d’ajustement structurel. Depuis lors, les mobilisations sur les campus vont crescendo, chaque année des manifestations paralysent les activités pédagogiques, avec des degrés de mobilisation et de répression différents. En 1992-1993, pour s’y opposer, les associations sur le campus tentent deux fois de transcender leurs divergences et de se coaliser mais n’y parviennent pas. Une unité qui leur aurait permis de mieux faire face à la répression. Si en 1993 la présence des membres de la garde présidentielle est essentiellement dissuasive , relevant de la stratégie de la tension, elle n’empêche pas l’intervention des autres acteurs coercitifs. Par exemple, lors d’un sit-in de 72h du 19 au 21 février 1993, l’affrontement des forces de l’ordre avec les étudiants débordent le campus, elles tirent dans les établissements d’enseignement secondaire, agressent les habitants des quartiers avoisinant le campus, usent de balles réelles, etc. Plus tard la contestation du prêt FONER mène de décembre 1996 à avril 1997 à la plus longue crise sur le campus de l’UO jusque-là (Wise 1998). Elle s’inscrit dans un contexte de malaise profond révélé notamment par la modification de l’article 37 de la Constitution (annulant la limitation des mandats présidentiels consécutifs). Ce qui suscite un soutien massif de la population aux étudiants . La revendication principale de l’ANEB est une aide pour les étudiants qui pourraient être bénéficiaires d’une bourse mais en sont exclus du fait du contingentement en remplacement du prêt, néolibéralisme oblige. Le pouvoir réagit par l’envoi des forces de l’ordre – en uniforme ou en civil – en stationnement sur le campus, des étudiants sont poursuivis dans les cités universitaires et malmenés . En fin de compte si cette politique de prêt d’études n’a pas été abandonnée, le principe de l’aide est acquis nonobstant la répression dont sont victimes les étudiants. L’année suivante, le pays connaît une crise sociopolitique sans précédent consécutive à ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire Norbert Zongo ». Le 13 décembre 1998, Norbert Zongo, directeur de publication de l’hebdomadaire L’Indépendant, et trois de ses compagnons sont assassiné alors qu’il enquêtait sur la mort, le 18 janvier 1998 à l’infirmerie de la présidence, de David Ouédraogo employé du frère du chef de l’Etat, François Compaoré . La récurrence de décès teintés d’implications politiques ou provoqués par les acteurs coercitifs atteint un effet de seuil : « Trop c’est trop » s’exclame alors la société civile. Aussi bien dans la capitale que dans les provinces elle s’élève contre l’impunité. Cette forte mobilisation (regroupant élèves, étudiants, fonctionnaires, secteur informel, chômeurs, commerçant, etc.) est animée par l’unité réalisée par différents syndicats – dont l’UGEB et la CGT-B –, associations – dont le MBDHP – et partis politiques d’opposition réunis au sein du “collectif contre l’impunité” (Collectif des organisations démocratiques de masse et de partis politiques ; CODMPP). Les années 1999 et 2000 sont marquées par une violente répression contre la société civile en général. La violence revêt différentes formes : répression à balles réelles, tortures, etc. Plus largement, à cette période, le pays est quasiment en « état de siège » (établissements scolaires fermés et occupés par l’armée, les Bourses du travail et les sièges des organisations du Collectif investis par les Brigades anti-émeutes, les places des meetings assiégées par les militaires et les gendarmes) (Collectif, CODMPP 2000). Parallèlement à la « lutte contre l’impunité », dans laquelle le mouvement étudiant joue un rôle majeur, voire d’avant-garde, l’ANEB paralyse l’UO par une grève en avril 2000. Ses revendications s’articulent principalement autour des conditions d’attribution des bourses, du niveau de l’aide, et du manque d’infrastructures. Malgré diverses médiations, celle du comité universitaire – créé à la faveur de cette crise –, celle du souverain traditionnel mossi, le Mogho Naba, et celle du Médiateur du Faso – qui était déjà intervenu en 1997 –, la situation s’est enlisée. Le 6 octobre 2000, le pouvoir prend la décision inédite (décret n°2000-469/PRES/PM/MESSRS) d’invalider l’année académique 1999-2000 et engage la « refondation » de l’université. Ces mesures, si elles sont à relier au contexte sociopolitique d’alors et à la politisation des enjeux universitaires (Bianchini, Korbéogo, 2008), répondent à un projet précis. Le ministre des Enseignements secondaire, supérieur et de la Recherche scientifique (MESSRS), Christophe Dabiré, déclare le 7 octobre 2000 : « Le gouvernement a un plan à long terme pour l’université de Ouagadougou, il a estimé que c’était l’occasion d’engager ce processus pour obtenir un enseignement supérieur qui réponde au besoin du pays. » Pourtant, « les mesures du 6 octobre 2000 ont été les plus insensées de l’histoire du système éducatif » du pays (Saba 2007), dont l’effet se perçoit aujourd’hui encore. Chaque année, le calendrier universitaire est décalé. A titre d’exemple, avant même la mobilisation populaire débutée le 22 février 2011 (cf. infra), l’année académique 2009/2010 peinait à s’achever.
Le 13 septembre 2002, sous l’égide de la BM, de nouvelles dispositions sont prises : le doublement des frais d’inscription et la création de postes de tarifications (consultation dans les bibliothèques départementales, retrait des attestations définitives des diplômes, etc.). L’autorité universitaire fait appel à la force publique qui empêche brutalement l’Assemblée générale de l’ANEB le 21 novembre 2002. Pourtant, les années suivantes présentent des rapports entre étudiants et autorités (universitaires et politiques) plus apaisés. En 2007 après une mobilisation, les étudiants obtiennent même quelques concessions conséquentes (1000 nouvelles bourses/an – 500 auparavant –, augmentation sensible de l’aide, revalorisation de 8% de la bourse, etc.). C’est pourquoi la répression par les CRS, la gendarmerie, le Régiment de la sécurité présidentielle (RSP) avec usage de balles réelles d’une marche pacifique des étudiants de deux UFR le 17 juin 2008 surprend (Chouli 2009a). Le rapport de force entre les autorités universitaires et les étudiants jusqu’au mois de septembre, finalement favorable aux premières, permet l’installation d’un système de contrôle et de surveillance pensé depuis des années mais auquel avaient résisté les étudiants par leurs mobilisations. L’intensité de cette crise et l’acuité de la répression du 17 juin 2008 doivent cependant se lire au travers des dissensions au sein du parti majoritaire (Chouli 2009a), mais également des « révoltes sociales » contre la vie chère. Les 20 et 21 février 2008 de violentes émeutes contre le prix élevé des aliments et la volonté des autorités de taxer les petits commerçants ont lieu à Bobo-Dioulasso, Ouahigouya et Banfora. Une semaine plus tard, elles s’étendent à certains des quartiers pauvres de la capitale (Harsch 2008). Là encore, le MBDHP, la CGT-B, l’UGEB sont à l’initiative de la coalition contre la vie chère (CCVC ) pour “organiser” la spontanéité des révoltes. Si le gouvernement réagit assez promptement en dialoguant immédiatement avec les organisations socioéconomiques (organisations syndicales, de consommateurs, opérateurs économiques), dans le même temps il renoue avec ses réflexes autoritaires en procédant notamment à des arrestations massives et arbitraires (cf. infra).

Pourtant, en 2011, le pays traverse sa plus grave crise sociopolitique dans l’histoire postcoloniale dans un contexte international particulier marqué par les “révolutions” en Afrique du Nord (Chouli 2011, à paraître). La mort le 20 février 2011 de Justin Zongo, un élève de 3e à Koudougou (Centre-Ouest) – « une ville en déliquescence » (Hilgers 2006) –, suite à des violences policières, fait naître une vague de soulèvements populaires sur tout le territoire (Chouli 2011).
Dès son annonce, les autorités (médicales, politiques – locales et centrales) imputent la mort de Justin Zongo à une méningite. Le manque de crédibilité de cette version officielle, alliée à la répression meurtrière des manifestations les trois premiers jours dans la province du Boulkiemdé (on déplore alors six morts dont un policier lynché par la foule et 237 blessés du 22 au 24 février 2011), entraîne l’extension des révoltes populaires à tout le pays. L’UGEB dans son ensemble se mobilise relativement tard – excepté la section de Koudougou. L’ANEB section Ouagadougou appelle à une manifestation pacifique le 11 mars 2011 dans la capitale et à une grève de 72h. Si elle revendique la vérité et la justice pour Justin Zongo et les victimes de la répression dans la province ; elle avance aussi ses propres revendications : relecture des textes sur les franchises scolaires et universitaires – Justin Zongo a été interpellé par les forces de police dans son collège –, le départ des forces de l’ordre des campus : le service de sécurité des universités (cf. infra). Comme d’habitude le pouvoir réagit par la répression de la marche et autres manifestations des jours suivants. Cependant, la situation de 2011 se présente comme particulière. Le pouvoir donne une centralité disproportionnée à la marche de l’ANEB au sein de cette révolte populaire inédite dans le pays dans sa forme (le phénomène “émeutier ” avec l’incendie de commissariats et des symboles du pouvoir – gouvernorats, mairies, sièges du parti majoritaire, etc. – atteint une ampleur jamais égalée). Ce faisant le gouvernement entend en faire ce qu’elle n’est pas, à savoir une mobilisation uniquement scolaire et universitaire afin, d’une part, de la placer sur un « terrain » qu’il connaît bien, s’étant en quelque sorte installé dans une “routine protestation-répression”. D’autre part, de reprendre le contrôle sur la révolte dans le pays en la distanciant des “révolutions” nord-africaines – auxquelles les révoltés ont fait référence dès les premiers jours avec notamment l’idée du « Dégage ! » – particulièrement la Tunisie, structurellement similaire : société inégalitaire, une bourgeoisie liée à la gabegie politico-administrative, un système politique verrouillé, le règne de l’impunité, une population extrêmement jeune (un Burkinabè sur deux à moins de 15 ans et deux sur trois ont moins de 25 ans, cf. Guengant 2011) et n’a donc connu que le régime de Blaise Compaoré –, un chômage élevé , l’absence de perspectives, la longévité au pouvoir , l’usage courant de la violence policière…

Cependant, depuis quelques années, un autre acteur intervient directement dans la répression physique. En 1997, pour la première fois, la violence brute tente d’apparaître comme extérieure à l’État, un détournement d’une de ses prérogatives en tant que seul dépositaire de la wéberienne « violence légitime » en République. Si les militaires sont toujours présents, la violence est aussi le fait de « jeunes », membres pour certains du CDP (parti majoritaire), ou issus du lumpenprolétariat qui trouvent là l’occasion de gagner quelques sous. Ainsi, de jeunes désœuvrés sont sollicités pour accomplir ce que l’État de droit s’empêche de faire à visage découvert. « Les barbares engendrés par la civilisation, comme l’écrivait Adorno (2003:244-245), ont toujours été utilisés par celle-ci pour maintenir en vie sa propre nature barbare. La domination délègue à certains de ceux qu’elle domine la violence physique sur laquelle elle s’appuie. [ …] la domination se transmet à travers les dominés ». Le maire de la capitale, et secrétaire général du parti, Simon Compaoré, est alors accusé d’être leur commanditaire et le gouvernement d’armer, équiper et rémunérer des « gangs » anti-étudiants (Wise 1998) . Lors de la contestation sociopolitique provoquée par « l’affaire Norbert Zongo », des miliciens, envoyés par le CDP (FIDH 2000:31), certains cagoulés, armés de gourdins, de bâtons, de machettes, etc. (Ouédraogo J. 1999 ; CODMPP 2000) attaquent les militants du Collectif contre l’impunité tant dans la capitale que dans les provinces. En 2011, selon l’ANEB, en prélude à la marche du 11 mars, Simon Compaoré avait fait le tour des communes pour mettre en place des « cellules de défense des institutions » . Il a d’ailleurs expliqué aux populations le rôle de ces miliciens : aider les forces de sécurité à arrêter les manifestants et sécuriser les mairies d’arrondissement, les locaux du CDP, etc. A différents endroits du pays, les responsables locaux ont levé ce genre de milices, euphémiquement dénommé « comités de vigilance », sous couvert de protéger les biens publics.

Mais si depuis le début de la période postrévolutionnaire la violence physique n’est pas abandonnée elle se conjugue avec des formes de violences plus « relâchées » allant de la répression économique à l’utilisation de législations liberticides en passant par la répression judiciaire.

Sevrer pour faire fléchir

Quand la répression physique ne parvient à faire étouffer les contestations estudiantines elle laisse la place à la répression administrative : les autorités ferment l’université. Ce fut le cas de l’UO en 1990, 1998, 2000, 2008 et de toutes les universités publiques du pays en 2011 . La répression économique passe par la suspension des œuvres sociales (cités universitaires, dispositifs financiers – aides, bourses, prêts –, restauration) censée être liée à la fermeture de l’université. Ce qui n’est pas toujours le cas. Le 11 mars 1997, alors que les étudiants sont en grève, les œuvres sociales sont suspendues sans pour autant que l’UO ne soit fermée. Le MESSRS, Mélégué Traoré, le justifie : « Les cités sont des prestations que l’État offre aux boursiers et aux non boursiers, des prestations subventionnées pour suivre des cours. A partir du moment où vous ne suivez plus du tout les cours, il n’y a plus de raison de poursuivre ces prestations. » Surtout il reprend l’antienne selon laquelle les protestataires sont ceux qui logent en cité universitaire : « Nous avons à Ouagadougou 9 500 étudiants, sur ce nombre il y a en gros 500 ou 600 qui logent en cité. Cela veut dire qu’il y a 9 000 qui ne logent pas dans les cités universitaires et qui sont en ville. Si vous regardez sur les décisions qu’on annonce comme étant prises par les étudiants, celles-ci sont prises par des groupes minoritaires qui logent dans les cités. Vous n’avez jamais vu sur le campus une assemblée ou un meeting qui a rassemblé plus de 500 personnes. » Le rapport entre militantisme estudiantin et bénéfice d’œuvres sociales qui seraient exorbitantes au regard du niveau de vie moyen est effectué au-delà du Burkina Faso , dans l’objectif de plaider contre la gratuité de l’enseignement supérieur. En 2010, le président du Réseau pour l’excellence de l’enseignement supérieur en Afrique de l’Ouest (REESAO), Etienne Ehouan Ehilé, estime que le mal des universités francophones « est dû entre autres, à la gratuité de l’enseignement supérieur » et demande « Comment expliquer raisonnablement, que des parents d’étudiants supposés économiquement faibles, soient disposés à payer avec le sourire aux lèvres et la joie au cœur, 10 à 60 fois plus cher dans l’enseignement supérieur privé, au secondaire ou même à l’école maternelle et qu’ils deviennent totalement insolvables quand il s’agit des universités publiques ? Combien de grèves enregistre-t-on tous les 10 ans dans l’enseignement supérieur privé ? Quel respect et quelle considération peut-on logiquement accorder à ce que l’on ramasse par terre et dont on ignore le prix ? ».
En 2011 – comme en 1990, 1997, 2000 et 2008 dans la capitale – les restaurants universitaires sont fermés et les résidents des cités universitaires doivent les quitter manu militari. Dans le contexte burkinabè, où beaucoup d’étudiants des universités publiques viennent de zones rurales et où nombre d’entre eux viennent de pays étrangers (de Côte d’Ivoire notamment), cette mesure implique d’importantes difficultés. Le 14 mars 2011, les résidents des trois cités publiques de la capitale par exemple (Patte d’oie, Chinoise et Kossodo), qui disposent au total de 1625 chambres (Sory, à paraître), ont deux heures pour les quitter, délai finalement prolongé jusqu’au 15 mars 2011 à 12h. Les récalcitrants, en fait ceux qui ont des difficultés à faire face à cette situation, vont être violemment délogés par les forces de l’ordre. Les conséquences sociales sont importantes : étudiants contraints de s’endetter pour rejoindre leurs familles dans les zones rurales et autres villes, de dormir dans la rue, abandon définitif des études, exposition à la mendicité ou à la prostitution, etc. Au niveau académique, la fermeture de l’UO n’a fait qu’accroître le retard déjà accumulé, suite à l’invalidation de l’année 1999/2000, sans parler des bacheliers qui étaient déjà alors depuis huit mois « en vacances » et attendaient désespérément de débuter leurs études universitaires. La justification d’une telle situation est pourtant la protection des étudiants : « le souci du gouvernement c’est d’éviter des blessés et des morts supplémentaires. Or quand vous voyez comment se déroulent les manifestations, des enfants sont utilisés, mis en avant et ensuite les casseurs en profitent pour détruire des biens. Dans des cas comme Ouahigouya et Dori, des armes ont été dérobées et il faut craindre que des personnes mal intentionnées utilisent ces armes contre les jeunes et le mettent sous le compte du gouvernement ou que lors des opérations de maintien de l’ordre, il y ait des problèmes supplémentaires. » En fait, la stratégie est plus vraisemblablement de stopper la contestation populaire qui depuis l’épicentre à Koudougou s’est étendue aux différentes régions du pays en fermant tous les établissements scolaires. En effet, en plus de la fermeture des universités publiques et des œuvres sociales aux étudiants, les congés du second trimestre sont avancés dans les établissements du primaire et du secondaire. A Koudougou, Francis Nikiéma, président de la Coordination des élèves et étudiants burkinabé (CEEB)/Boulkiemdé , affirme alors : « les autorités sont en train de repousser les frontières de la réconciliation sociale » avec leurs agissements. La preuve : « Ils ont fermé les restaurants et les cités universitaires mais on est là. Les autorités doivent apprendre à comprendre le message de la jeunesse ». En 2008, ces mêmes mesures étaient censées avoir un effet pédagogique et faisaient office de “dialogue social”, le MESSRS d’alors, Joseph Paré, aurait dit, selon l’ANEB, « il faut déloger et affamer les étudiants pour qu’ils reviennent à la raison ». Par ailleurs ces « punitions collectives », même lorsque les mobilisations ne sont menées et ne concernent que les étudiants d’UFR déterminés, comme ce fut le cas cette année-là, tend à diviser les étudiants entre eux quant aux positions à adopter.

Cependant les autorités, pour endiguer les indignations qui peuvent naître des difficultés économiques ou de la violence physique subies par les étudiants, recourent de plus en plus au droit pour suspendre le droit qui garantit les libertés démocratiques et syndicales – avec des caractères de législation d’exception. « Dans l’État légal, le pouvoir politique s’arroge la compétence de poser sa propre légalité qui lui permet d’imposer son ordre ou son idéologie, en réduisant les proclamations relatives aux libertés publiques à des intentions sans emprise sur la réalité. La justice lui sert uniquement d’alibi » (Gaboriau 2003:34).

L’état ne protege pas, il se protège

Repression juridique

En l’espèce le symbole de la violation de la liberté de manifester – lorsqu’elle n’est pas suspendue – se trouve dans sa limitation illustrée par les « zones rouges » dans la capitale. Instituées le 1er mai 1998 par les autorités communales, elles englobent toute la zone des ministères et des anciens locaux de la Présidence du Faso et sont interdites à toute manifestation publique . Cette disposition n’empêche pas l’adoption de textes répressifs pour interdire les libertés démocratiques, spécialement lors des manifestations estudiantines.
En 1997, alors que les protestations étudiantes prennent de l’ampleur, les autorités adoptent deux décrets pour criminaliser le mouvement. L’un porte sur la prévention de trouble de l’ordre public dans les locaux et enceintes universitaires (Conseil des ministres du 22 janvier), le second sur la liberté de réunion et de manifestation sur la voie publique (29 janvier). Leur but est de mettre fin à la crise universitaire qui semble devoir s’étendre. Plus tard, après l’invalidation de l’année académique 1999-2000, de nombreuses manifestations entendent s’opposer au démantèlement du système éducatif. Lors de l’une d’elle, le 6 décembre 2000, à Boussé, Flavien Nébié, un élève de 12 ans est abattu par un membre des forces de l’ordre. Le jour même, le pouvoir adopte un décret (n° 2000-549/PRES/PM du 6 décembre 2000) qui suspend les manifestations sur la voie publique et interdit toutes les manifestations à caractère public (à l’exception des cortèges religieux et funéraires dûment autorisés). Vraisemblablement cette disposition vise à empêcher les activités commémoratives du deuxième anniversaire de l’assassinat de Norbert Zongo du 12 au 15 décembre 2000. (Collectif, CODMPP 2000). Pourtant, ce décret est signé par le Premier ministre et le président du Faso, alors que la Constitution (art. 100) prévoit qu’il soit également signé par le ministre compétent, en l’occurrence celui de l’Administration territoriale. Par ailleurs, la loi n°022/97/II/AN du 21 octobre 1997 (hiérarchie des normes), portant liberté de réunion et de manifestation sur la voie publique, sur laquelle il se base, ne prévoit pas de possibilité préventive de la liberté de manifester . Il n’est abrogé qu’en 2002…

La loi contre le mouvement social en général sans doute la plus « sophistiquée » est celle créée lors des mobilisations contre la vie chère en 2008 : elle n’interdit pas les libertés démocratiques, mais les expose à des menaces légales. Elle prévoit la procédure de comparution immédiate pour les auteurs d’actes de vandalisme pour, selon ses initiateurs, éviter la détention de personnes innocentes ou comment le liberticide trouve sa justification dans l’arbitraire policier... « Le simple fait de ne pas quitter spontanément toute manifestation susceptible de troubler l’ordre public dès les sommations d’usage constitue une infraction ». Cette loi permet également la répression des organisateurs de manifestations légales qui n’auraient pas dispersé leurs activistes après avoir eu connaissance d’actes de violence ou les manifestants qui ne renoncent pas à leur action bien qu’ayant écho d’une violence quelconque. Il prévoit des peines très lourdes : les sanctions sont de 1 à 5 ans d’emprisonnement et de 500 000 FCFA à 3 000 000 FCFA d’amende pour les organisateurs ou instigateurs et 100 000 FCFA à 1 000 000 FCFA pour les manifestants.

Restauration d’une administration universitaire autoritaire

Au regard de ce qui précède, il apparaît que le pouvoir depuis la transition démocratique a tâtonné quant aux méthodes de répression à employer contre le mouvement étudiant. Cependant la refondation de l’université en 2000 marque un tournant quant aux libertés académiques. En effet, elle a été une régression par rapport aux efforts fournis en termes de démocratie universitaire au cours de la décennie 1990 avec l’élection de l’assemblée de l’Université et celles des facultés ainsi que des doyens et des chefs de département. La refondation a permis de reconsidérer le principe électif au sein de l’institution. L’administration désigne un plus grand nombre de membres du Conseil d’administration, Conseil de la Formation et de la vie universitaire, mais en plus le principe de désignation du président de l’Université est totalement revu : le président de l’université est nommé par décret pris en Conseil des ministres sur proposition du ministre chargé de l’enseignement supérieur (article 36 du décret n° 2000-559/PRES/PM/MESSRS du 12 décembre 2000). Le pouvoir politique nomme désormais les responsables (chancelier, doyens, etc.). Ces procédures de désignation sont d’autant plus problématiques que ces textes accordent un pouvoir disciplinaire accru à l’administration et en particulier au Président de l’université (art 83, 84 et 85 du décret portant statut particulier des personnels – MESSRS 2000, cité dans Bianchini 2002) .
Par ailleurs, le texte sur les franchises universitaires est revu à cette occasion. Le premier texte avait été adopté en 1981. Malgré ses révisions (1987, 1997, 2000), il a gardé la marque de l’État d’exception qui l’a promulgué – à l’époque il s’agit plus d’un moyen de coercition du nouveau régime par la normalisation liberticide qu’une reconnaissance des franchises universitaires – en donnant les pleins pouvoirs au président de l’université (avant 2000 au recteur) de « faire appel aux forces de l’ordre quand il le juge utile » (art. 23) (Saba 1995:171). La révision de 2000 franchit un nouveau cap : elle interdit aux syndicats étudiants de mener leurs activités sur le campus pendant les activités académiques (art. 6), en somme comme le résume un ancien responsable de l’ANEB : « On nous interdit de nous mobiliser et de défendre nos intérêts. C’est comme si on disait à un syndicat de travailleurs que vous êtes libres de défendre vos intérêts mais en dehors du lieu de travail. Comment voulez-vous qu’un syndicat étudiant mène ses activités en dehors du lieu où sont les étudiants, C’est absurde. Ce n’est pas possible » (Barry 2005). De plus, les termes du décret obligent toute association à requérir une autorisation pour tenir des activités à l’intérieur des enceintes universitaires et pour obtenir les salles (art. 8). Le même article donne à l’autorité le droit d’interdire toute activité qu’elle « juge susceptible de troubler l’ordre public », notion bien vague au demeurant.

Surtout ce texte prévoyait la création d’une police universitaire (service de sécurité des universités). Du fait des résistances de l’ANEB, elle n’est installée qu’en 2008 consécutivement à la crise – la réouverture de l’université étant subordonnée par les autorités à sa mise en place . Après la dissolution du Gouvernement en 2011, le nouveau Premier ministre, Luc Adolphe Tiao, annonce le 28 avril 2011 une série de mesures censées répondre aux préoccupations des différentes catégories sociales : en direction du monde estudiantin il s’agit de la « levée de la police universitaire » . Curieusement, le nouveau ministre de la Sécurité déclare : « J’ordonne que tous les policiers quittent les universités pour rejoindre les commissariats » ; comme si les policiers avaient décidé de se faire agent de la police universitaire de leur propre chef… Jean Koulidiati, président de l’UO en 2008, rappelle que cette “police” avait été installée dans un contexte précis, « la roue a tourné » selon ses mots . Cela démontre que cette mesure – comme, du reste, les autres – doivent moins à la réelle prise en compte des revendications sociales qu’à la crainte que la poursuite de la révolte populaire déclenchée par la mort de Justin Zongo et surtout des mutineries dans l’armée ne réveillent les velléités de coup d’État. En effet, une série de mutineries militaires de mars à début juin 2011 – unique par son ampleur (touchant presque toutes les garnisons du pays, y compris le RSP) et sa fréquence – a amené pour la première fois sous la IVe République à la dissolution du gouvernement .

La crise de 2008 s’était présentée comme l’occasion de poursuivre ce qui avait été commencé en 2000 en termes de restrictions des libertés académiques. La police universitaire n’était qu’un élément d’un dispositif de contrôle et de surveillance plus large (Chouli 2009a). D’ailleurs rien n’assure qu’il soit caduc, ses membres à peine partis ont été remplacés par des vigiles d’entreprises privées, ce qui est en phase avec la mondialisation de la privatisation de la sécurité. En outre, le calendrier universitaire est depuis 2008 immuable, il s’agissait d’une des conditions du CFVU (Conseil de la formation et de la vie universitaire) pour permettre la reprise au 1er septembre 2008. Dès lors, « les enseignements programmés et non effectués du fait des étudiants sont désormais considérés comme faits » ; « les évaluations programmées et non effectuées du fait des étudiants sont désormais considérés comme faites ». Les importantes perturbations de l’année académique 2008-2009 à l’Ecole Normale Supérieure de Koudougou sont dues à l’application de ces mesures, les étudiants ayant écopé d’un zéro collectif pour avoir organisé une grève en période d’examens.

Cependant, la répression du mouvement étudiant, et du mouvement social en général, s’efforce d’utiliser au mieux les institutions formellement démocratiques et notamment l’institution judiciaire, institution répressive, dont la vocation fondamentale est le contrôle social. A l’analyse des différentes crises majeures des deux dernières décennies il apparaît que le recours à la répression (physique, policière, judiciaire) assure aussi une fonction de mise au pas des contestataires, il permet aux revendications anti-répressives de prendre le pas sur les revendications sociales de départ (schéma singulièrement inversé lors de la crise de 2008, Chouli 2009a). Au regard des condamnations, la multiplication des arrestations, les procès d’étudiants, les dispositifs sécuritaires installés lors de ces derniers ou lors des mobilisations ont bien sûr à voir avec une logique sécuritaire – qui sous-tend l’idée d’une « classe dangereuse » – mais s’inscrit également dans une logique de démonstration de force, avec la mise en scène du pouvoir de sanction, d’un régime dénoncé pour avoir fait de l’impunité « un mode de gouvernement » mais n’en utilise pas moins ses institutions répressives déficitaires vis-à-vis des protestataires.

Le recours a la détention

Ainsi, dans la période postrévolutionnaire, l’arrestation d’étudiants lors des crises d’importances sur le campus est un invariant.
En mai 1990, pour rétablir l’ordre, au total une centaine d’étudiants sont arrêtés, certains sont conduits dans les locaux de la Garde présidentielle ou à la sûreté où ils sont torturés. Vingt-sept étudiants sont « exclus de l’Université de Ouagadougou et/ou incorporés à la 13eme promotion SNP » pendant plus d’un an. A l’époque, Blaise Compaoré explique à l’extérieur du pays qu’il s’agit juste pour les étudiants d’accomplir leur « service national populaire » , ce en dépit du fait qu’il est expressément mentionné dans l’arrêté N°91-159/MESSES/CAB portant levée de sanctions relatives à l’exclusion d’étudiants de l’Université de Ouagadougou que les étudiants ont été exclus et/ou incorporés à la 13ème promotion SNP « pour avoir perturbé les cours en mai 1990 sont levées ». En 1997, alors que les protestations étudiantes s’étendent et que le malaise politique et social est prégnant, des étudiants sont arrêtés. Le président de l’ANEB, André Tibiri, et trois militants sont arrêtés et accusés de « menaces de mort, coups et blessures volontaires, dégâts de biens publics », un autre est enlevé quelques jours plus tard . Dans la période de forte mobilisation populaire consécutive à « l’affaire Norbert Zongo », d’autres arrestations d’étudiants ont lieu, d’autant que les militants ANEB, s’ils luttent pour leur revendications corporatistes, participent aussi à la contestation au sein du Collectif contre l’impunité. En juillet 2000, les autorités annoncent la fermeture des œuvres sociales et de l’université car les étudiants refusent de reprendre les cours. Le rapport de force est alors relativement favorable aux étudiants, mais forcément réversible, comme l’atteste la décision du 6 octobre 2000 d’invalider l’année académique 1999-2000 et de refonder l’université. Lors d’une assemblée générale de l’ANEB le 18 octobre 2000, cinquante-deux étudiants sont arrêtés par les CRS, dont le président de l’ANEB Souleymane Kologo. Ils sont détenus quatre jours. En 2002, lors des manifestations contre le doublement des frais d’inscription à l’université, cinq étudiants et le président de l’ANEB, Bertrand Meda, sont arrêtés. Lors de la crise de 2008, trente-cinq étudiants connaissent ce sort. Le 15 mars 2011, alors que les forces de l’ordre empêchent la tenue de l’Assemblée générale de l’ANEB 19 étudiants sont arrêtés, présentés le même jour au Procureur du Faso auprès du Tribunal de grande instance de Ouagadougou et transférés le 16 mars 2011 à la MACO (Maison d’Arrêt et de Correction de Ouagadougou). Au départ, les commissariats et gendarmeries refusent de donner le nombre exact d’arrestations, malgré la démarche du Comité MBDHP de l’UO . Le déclenchement des mutineries (dont la première se déroule le 22 mars 2011) vient mettre fin au processus qui aurait certainement conduit à la tenue d’un procès, à l’instar des précédentes crises.

Des proces iniques pour l’exemple

En effet, la tenue de procès contre les étudiants lors des crises universitaires s’est systématisée, se soldant la plupart du temps par des sentences « pédagogiques ». Ce recours à l’institution judiciaire révèle que la vengeance de l’appareil d’État – à travers l’autorité universitaire – prévaut sur la justice et rappelle les réflexes militaires anté-democratisation, l’idée étant de faire des exemples. Et au-delà, il présente la contestation à l’ordre établi comme une déviance qui doit sinon être sanctionnée sévèrement peut l’être potentiellement.
Le 26 novembre 1999, face à la répression des forces de l’ordre contre la société civile, le Collectif lance un appel aux forces armées afin qu’elles « garantissent la sécurité des manifestants et défendent la liberté du peuple à manifester contre l’impunité ». Le 1er décembre, des membres du Collectif , dont son président Halidou Ouédraogo, et le président de l’UGEB André Tibiri, sont convoqués dans les locaux de la Sûreté nationale et interrogés. Le 3 décembre, ils sont déférés devant le parquet du Tribunal de grande instance de Ouagadougou et accusés « d’incitation à la sédition de l’armée, d’incitation à la désobéissance civile et d’atteinte à la sûreté de l’État ». Finalement, ces charges sont abandonnées, mais ils sont poursuivis au motif que leur appel est de nature à « saper le moral des troupes » (FIDH 2000). Tous sont relaxés. Le Procureur soutient qu’il s’agit d’un procès aux fins d’éducation et de sensibilisation… Plus tard, dans la clémence du verdict du procès des gendarmes meurtriers de deux élèves à Garango en mai 1995, Sidwaya (29 aout 2003) verra « une décision de justice qui a pris en compte non seulement la variable punitive de la règle de droit, mais aussi sa fonction morale et éducative »… En 2002, l’ANEB mobilise contre le doublement des frais d’inscription. Lors d’une Assemblée générale, la gendarmerie intervient. Il s’ensuit des manifestations et des courses-poursuites. Le président de l’ANEB, Bertrand Méda et cinq étudiants sont accusés d’avoir organisé et participé à des manifestations illicites ; de coups et blessures volontaires et voies de fait sur les personnes de deux gendarmes ; destruction de biens publics ; distribution et diffusion de documents séditieux portant atteinte à la sûreté de l’État (documents du PCRV). Le tribunal requiert 1 mois de prison et le paiement de 15 600 000 FCFA pour les dégâts matériels causés. Bertrand Méda et deux délégués sont en outre condamnés à verser 100 000 et 75 000 FCFA à deux gendarmes blessés. Ils sont relaxés après un recours en appel cinq fois reporté. Lors de la crise de 2008, trente-cinq étudiants sont jugés pour avoir, entre autres, commis des violences, causé des destructions, et porté des coups aux gendarmes. Finalement quatre des trente-cinq prévenus sont condamnés à six mois de prison avec sursis, une amende de 5000 FCFA et le paiement de 1 FCFA symbolique à l’État. Toutes les autres personnes sont relaxées (Chouli 2009a).
Cette promptitude à juger des acteurs du mouvement social ne se vérifie pas lorsque les crimes ont des implications politiques ou sont le fait des forces de l’ordre . Concernant Dabo Boukary, c’est en 2000 que l’UGEB et la famille porte plainte contre x pour éviter la prescription, les différents juges d’instruction qui se sont succédé depuis arguent de l’ancienneté des faits pour justifier de l’immobilisme du dossier. La mort de Flavien Nébié reste à ce jour non élucidée. Les deux gendarmes assassins d’Emile Zigani et Blaise Sidiani ont reçu une justice très clémente huit ans après : l’un a été condamné à 12 mois de prison avec sursis et l’autre a tout simplement été relaxé. En 2006, un non-lieu clôturait l’affaire Norbert Zongo, etc. L’illustration du « deux poids deux mesures » a été la décision du pouvoir d’accorder la libération provisoire à cinq militaires condamnés après une altercation avec un civil juste après la première mutinerie (22 mars 2011). Cette décision de justice, jugée trop sévère par leur frère d’armes, avait été le déclencheur de la première rébellion militaire.

Conclusion

Lorsqu’on observe les conflits majeurs à l’UO sous la IVe République, il apparaît que les méthodes de répression se sont peu à peu « perfectionnées » dans les deux décennies – même si la violence physique reste un instrument de maintien de l’ordre social. Le même cycle de gestion des crises par les autorités semble désormais se répéter : manifestation d’étudiants (quel que soit le mode d’action), violence physique, arrestation des protestataires, procès, disqualification (subversion, manipulation), négociations avec l’appel à une médiation (ces phases pouvant être concomitantes).
Pourtant, avec les évènements du premier semestre 2011, nous nous trouvons à un tournant dans la gestion des crises universitaires, qui verra ou la poursuite par les autorités de leur modèle de gestion de situation de crise classique ou l’adoption d’un modèle plus apaisé, tentant de prévenir la transformation des conflits universitaires en crise ouverte. Les différents modes d’action utilisés dans les protestations populaires de 2011 ont montré la fragilité des dispositifs répressifs nonobstant leur raffinement progressif. Ils s’adressent en effet d’abord et avant tout aux forces sociales s’inscrivant dans des modes d’actions politiques conventionnels et ne peuvent rien contre l’exaspération des populations confrontées à des difficultés économiques et sociales de plus en plus accrues, à l’arbitraire, à l’impunité des responsables à tous les échelons administratifs, etc. Durant vingt-quatre ans la IVe République a conjugué avec cette exigence à laquelle les autorités burkinabè ne sont pas les seules à être confrontées que ce soit au Sud ou au Nord : « nourrir et rendre institutionnellement possibles les espérances [qu’elle cherche] à neutraliser » (Hilgers 2010:5). Pourtant, à force de désillusions quant à la démocratisation, la nouvelle ère censée ouverte par la fin par la chute du mur de Berlin, « la fin de l’histoire » (Francis Fukuyama) et la « Mondialisation heureuse » (Alain Minc), de restrictions de plus en plus accrues des libertés démocratiques, et de dialogue appuyé sur l’usage de la force, il est à redouter que faute de prise en considération des préoccupations populaires par les autorités, leur monopole de la violence soit perdu, partagé par des couches importantes de la société. Comme le disait Marcuse (1969) dans le contexte des années 1968, si les chemins menant à la démocratie « se trouvent barrés par des méthodes de répression et d’endoctrinement, alors il ne reste pour les ouvrir que des moyens non démocratiques ». D’autant que les revendications des mutins lors des différentes rébellions militaires pendant trois mois ont été satisfaites par les autorités, à cause de leur usage des moyens d’expression non-démocratiques, de leur usage de la violence, y compris contre les populations. Ce qui peut déjà être illustré par les évènements de mai 2011 dans la capitale lorsque les élèves ont décidé de soutenir leurs enseignants en grève (Chouli à paraître). Dans le contexte quasi insurrectionnel d’alors, ils sont allés bien plus loin que de marcher sur les « zones rouges » puisque, entre autres illégalismes, ils sont entrés à la Primature et au ministère des Enseignements du secondaire et du supérieur qu’ils ont endommagés. Pourtant depuis la « restauration de l’autorité de l’État » avec l’opération de désarmement des mutins de Bobo-Dioulasso le 3 juin 2011, le régime semble peu à peu renouer avec ses méthodes : dès après l’intervention, certains conflits sociaux sont violemment réprimés. Or force est de constater que la neutralisation des rébellions militaires s’est jouée dans l’affrontement . L’organisation des protestations populaires spontanées doit beaucoup aux forces sociales structurées (CCVC, CGT-B, UGEB, etc.) qui ont par ailleurs permis une reprise de dialogue apaisée avec les autorités. En ce sens, le retour à la normale dont elles peuvent se féliciter pourrait se révéler fragile. Toutefois, depuis son installation en avril 2011, le nouveau gouvernement semble avoir fait le choix du dialogue avec différentes composantes sociales dont les étudiants qui comptent parmi les couches sociales les plus dynamiques autant historiquement que face au rouleau compresseur de la mondialisation néolibérale.

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