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12 June 2012
Parfait D. Akana

Why do we publish? Note on Academic Freedom and change of grade in Cameroon…

Title in original language: Pourquoi publie-t-on ? Note sur les libertés académiques et changement de grade au Cameroun...

The purpose of this note is to analyze how the organization of the shifting system of ranks, the absence of any real value of scientific research locally, and a lack of strategic focus for higher education and research, are factors impeding academic freedom and for democracy. This leads to many abuses and failures that do not contribute to creating a true knowledge economy in a world where it is the key to wealth and sovereignty of nations, but rather establish a system of unproductive and annuities, including salary...

Dans un contexte qui connaît une crise multiforme, les libertés académiques sont d’une importance cruciale parce qu’elles permettent de créer un environnement favorable au déploiement efficace de la recherche scientifique et technique en vue de l’avènement d’une société libérée des entraves qui empêchent au plus grand nombre de vivre bien et de durer. Dans la situation africaine, les gouvernants doivent l’ériger en un précepte de base qui pose comme condition première que : « La maîtrise des domaines de la recherche est vitale pour assurer à une nation des outils de son indépendance... » . Cela passe par exemple par des actions visant à assurer aux travaux des enseignants et des chercheurs, les conditions d’une large et efficace publicisation en vue de créer un espace de discussion et d’action non seulement dans la communauté universitaire locale, mais aussi dans l’ensemble de la société car, une université est d’abord celle d’un lieu où elle est enracinée et attachée à résoudre et à anticiper les problèmes de ce lieu... C’est pourquoi, il n’y a pas forcément lieu de se réjouir que les universitaires et chercheurs camerounais publient plus à l’extérieur que sur le territoire national. En effet, le Plan directeur de la recherche universitaire au Cameroun reconnaît que :

« Dans les universités camerounaises, les chercheurs publient aussi bien dans les revues internationales que nationales. Il ressort même que les publications sont faites trois fois plus dans les revues internationales que dans les revues nationales. »

Cet état des choses masque bien les failles structurelles d’un système qui peine à organiser la production et la circulation des connaissances dans un espace donné.
Par ailleurs, même en contexte de précarité, les libertés académiques doivent être garanties comme le rempart qui assure encore la possibilité d’une transformation profonde de la société ; c’est la raison pour laquelle elles doivent émaner de la volonté politique d’un Etat qui les intègre dans sa visée stratégique pour le bien-être de tous... Toutefois, les degrés de responsabilité ici sont nombreux. Il y a ce que les gouvernants doivent faire et là, la démocratie avec ce qu’elle nécessite comme compromis, respect de la liberté d’expression, obligation pour les dirigeants à rendre compte de leur gestion, etc., est un principe structurant et non négociable pour l’affirmation et le succès des libertés académiques. Oloka-Onyango observe par exemple :

« Le développement est-il possible lorsque la production et le progrès des connaissances sont bridés – souvent complètement étouffés – par l’action de l’État soit de façon péremptoire (par le refus formel de reconnaître le moindre espace de liberté aux universitaires, via l’intimidation, la persécution, l’empoisonnement ou l’élimination) soit par la négation (par l’absence des conditions nécessaires à la recherche intellectuelle, y compris un salaire minimum vital, un financement pour la recherche, des facilités et des autorisations, des infrastructures matérielles et physiques ou même des outils élémentaires comme la craie) ? »

Il y a aussi ce que doivent faire les acteurs, organisés dans les structures auxquelles ils appartiennent à savoir les universités et les centres de recherches. A ce niveau, la question importante qu’il faut commencer par se poser est celle de savoir pourquoi on est universitaire ou chercheur ? Le problème, de ce que nous nous proposons d’examiner, nous semble-t-il, provient de là et s’énonce encore sous la forme de cette question de départ : pourquoi publie-t-on ? La question suivante esquisse une réponse que nous exposerons brièvement : un universitaire est-il un salarié ou, plus exactement, un fonctionnaire comme un autre ? La réponse, topique, à une telle question est : oui, un universitaire est un fonctionnaire comme un autre puisqu’il est assuré d’un salaire à la fin du mois. La régularité salariale est le terme commun et identificateur de tous ceux qui appartiennent à la classe des fonctionnaires : plantons, secrétaires, médecins et universitaires, tous confondus... Mais, il y a un biais dans le terme de cette comparaison : si l’universitaire est un fonctionnaire comme un planton parce qu’il perçoit un salaire régulier à la fin du mois, il n’est pas soumis comme lui aux mêmes procédures d’avancement et de mise à la retraite... Enonçons rapidement cette évidence : le travail d’un universitaire, c’est de faire de la recherche, de publier des articles et/ou des ouvrages pour apporter sa contribution à la discussion sur l’état des savoirs, c’est d’actualiser ses connaissances pour offrir à ses étudiants des enseignements à jour, etc. Dans quelles conditions exécute-t-il les tâches que nous venons d’évoquer ? En d’autres termes, fait-il réellement son travail ? Quelques entretiens, non seulement avec des universitaires ayant siégé dans des commissions de changement de grades, mais aussi avec des éditeurs nous permettent d’esquisser quelques réponses qui exemplifient, pour une part importante, une tendance lourde à savoir que, par exemple, les projets de publication de certains universitaires s’inscrivent, selon le propos de l’un de nos informateurs, professeur dans une université de Yaoundé, dans une « stratégie de survie », un « acte inquiet pour conserver son travail »... Un autre enseignant, qui siège lui aussi régulièrement dans des commissions de changement de grade parle d’un « manque de conscience professionnelle ». Il ajoute : « Ce n’est pas quand on est menacé qu’il faut se souvenir qu’on est professeur d’université ! Ceux qui se comportent ainsi agissent par instinct de survie ! » Un fait, dont nous avons été témoin, exprime bien cet état de choses. La scène se passe dans le bureau d’un éditeur de Yaoundé. Deux enseignants viennent le voir et l’informent de leur intention de publier rapidement un ouvrage, dans un délai de deux semaines parce que la date pour le dépôt des dossiers de changement de grade approche... Ils sollicitent trois autres collègues, qui contribueront en textes et en argent, pour obtenir un volume d’au moins 100 pages, soit 20 pages par auteur. Avant, ils ont pris soin de faire appel à un « comité scientifique » constitué d’alliés. L’éditeur leur explique qu’il a besoin de plus de temps parce qu’il y a un travail de pré-édition et de relectures à faire. Ils font valoir qu’ils ne doivent pas rater cette occasion et qu’ils veulent eux aussi se faire appeler « Professeurs ». Ils n’ont plus beaucoup de temps... L’un d’eux affirme : « Petit frère, aide-nous. Si on ne fait pas comme ça, tu crois qu’on peut même te donner une bière demain ? », sous-entendu, il faut que leur statut socio-économique change pour qu’ils soient capables de se montrer généreux. Une fois en retraite, c’est plus difficile... Devant leur obstination, l’éditeur leur propose finalement de les aider et de faire imprimer le livre avec, en lieu et place de son label sur la couverture, celui de l’imprimeur... Des cinq enseignants, aucun des deux initiateurs du projet ne sera promu à un grade supérieur ; mais, de ceux appelés à la rescousse, deux le seront...
On le voit, pour certains chercheurs ici, la publication est le premier élément qui favorise l’acquisition de statuts socio-économiques et à forte valeur symbolique qui s’accompagnent notamment de l’élection au rang de « Maître de conférence » et de « Professeur », synonyme d’une retraite plus tardive dans un environnement de précarité où le salaire mensuel, décisif pour la survie, donne lieu à des expressions et à un imaginaire qui nous montre comment les fins de mois sont espérés de façon quasiment messianique et vécus avec un soulagement à la mesure de l’attente ... Ici, une telle élection signifie la continuité du travail dans un pays où la retraite est vécue comme une sanction, voire une sorte de désocialisation dans un ensemble où nos appartenances socio-professionnelles permettent des jeux d’influences et des négociations en tout genre pour l’acquisition et/ou la conservation de certains privilèges... Elle signifie aussi, au-delà de l’augmentation salariale qui l’accompagne, le droit de constituer une « caste » de disciples et d’en être le maître par le biais des procédures consacrées que sont l’encadrement et la direction des travaux d’étudiants... Pour nous résumer donc, pragmatiquement, l’universitaire publie parfois pour gagner le droit de ne pas être mis plus tôt à la retraite, pour continuer à avoir un salaire et une fonction dont il peut user dans ses relations. Dans l’absolu, si tant il est que cela ait un sens, il ne publie pas ou n’envisage pas de le faire pour la science, pour discuter, avec et/ou contre ses pairs, des sujets qui occupent sa corporation et peut-être de façon plus large, la société dans laquelle il vit : un article ou un livre est un expédient qui permet à son auteur de prolonger son séjour dans le circuit du système fonctionnaire étatique qui lui assure une rente salariale. Extensivement, un livre ou un article permettra, dans cette perspective, d’entamer les travaux de construction d’une maison, de prendre une deuxième épouse, de planifier les funérailles d’un parent... Il figure, par delà son contenu, un objectif à atteindre et, les stratégies mises à contribution, comme on l’a vu, reflètent pour une part, tout un travail souterrain, un activisme d’arrière-plan ou une sorte de dimension cachée de la recherche qui révèle de véritables rapports de force et les habitudes d’un « champ social » et de ses acteurs consistant souvent en des dévoiements tels que le plagiat, la corruption, le harcèlement, les intimidations, les pratiques de clientélisme et un système de mandarinat dont l’imposture a été analysée ailleurs par Laurent Charles Boyomo Assala. Par exemple, la pratique de l’auto-plagiat est un fait que les évaluateurs rencontrent souvent. Un enseignant nous a révélé qu’un de ses collègues avait entièrement repris dans son dossier de promotion à un grade supérieur, le même article avec lequel il avait, quelques années auparavant, changé de grade... Le cas le plus spectaculaire, et qui a défrayé la chronique dans les médias camerounais, est celui de ce professeur d’histoire à l’Université de Yaoundé I, Léonard Sah, convaincu de plagiat et obligé d’associer comme co-auteur et détenteur de 20% des droits d’auteur, après une médiation du Ministre de l’enseignement supérieur, un étudiant dont il avait massivement pillé les travaux. Le coupable, condamné à payer une amende de cinq millions de francs CFA, confesse ainsi l’affaire d’une troublante manière par une lettre à son éditeur :

« J’ai par la présente l’honneur de vous faire savoir que je cède 20% de mes droits sur mon livre « Femmes bamiléké au maquis, Cameroun 1955-1971 » à Monsieur Kuikoua Francis, co-auteur. Je reconnais m’être largement inspiré autant que de nombreuses autres sources historiques, du mémoire de maîtrise de Monsieur Kuikoua Francis intitulé "Femme au maquis en région bamiléké 1955-1971" pour la réalisation de l’ouvrage dont le titre est mentionné ci-dessus »

Ces exemples nous montrent que les universitaires ne peuvent pas être pas exemptés de l’obligation de responsabilité et que les entorses aux libertés académiques viennent parfois d’eux-mêmes, de leurs dévoiements. Enfin, et c’est peut-être pour le sujet qui nous a occupé l’un des points cruciaux qui doit mobiliser l’attention des acteurs, l’une des tâches importantes dans la promotion des libertés académiques plus affirmées consiste aussi en un travail de désaffiliation des dispositifs de changement de grade des universitaires et des chercheurs du contrôle étatique. A ce sujet, Esther Olembe remarque fort opportunément que le Conseil Consultatif des Institutions Universitaires au Cameroun apparaît comme un appareil « à l‘intérieur duquel le dispositif étatique met en place des techniques, des stratégies, des formes d‘assujettissement parfois voilées, et de contrôle du discours universitaire. »

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