Council for the Development of Social Science Research in Africa
Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique
Conselho para o Desenvolvimento da Pesquisa em Ciências Sociais em África
مجلس تنمية البحوث الإجتماعية في أفريقيا


Hommage au Professeur Pius Adesanmi

C’est avec une extrême tristesse que le CODESRIA a appris le décès du Professeur Pius Adesanmi dans le malheureux vol ET302 d’Ethiopian Airlines qui s’est écrasé le 10 mars 2019, au décollage de l’aéroport international Bole d’Addis Abeba en route pour Nairobi. Jusqu’à sa mort. Adesanmi était professeur de littérature anglaise et africaine et directeur de l’Institut d’études africaines de l’Université Carleton (Canada). Titulaire de la licence et de la maîtrise respectivement des universités d’Ilorin et d’Ibadan, Pius a obtenu son doctorat de l’Université de Colombie-Britannique, au Canada. Il a ensuite enseigné à la Pennsylvania State University (USA) avant de rejoindre l’Université Carleton (Canada). À Carleton, Pius est demeuré un fervent intellectuel alliant tâches administratives et engagement intellectuel. Par son travail et ses engagements, tant au Canada qu’en Afrique, Pius a attiré l’attention du CODESRIA.

À la 91ème réunion de son Comité exécutif, le Conseil a adopté une politique d’hommage aux membres de la communauté du CODESRIA. Cette politique permet au Secrétariat d’honorer des collègues dont la contribution remarquable aux connaissances reflètent et font progresser le mandat du CODESRIA. Pius a incarné les principes fondamentaux qui sont au cœur du mandat du CODESRIA.

Bien qu’il n’ait pas été membre officiel du CODESRIA avant 2018, le travail intellectuel de Pius a recoupé celui du Conseil. Ses convictions, sa vision des politiques de production du savoir, son intérêt pour l’encadrement de jeunes universitaires et ses attentes, voire son exigence d’excellence, reflètent les positions prônées et promues par le Conseil. Lors d’une réunion du Conseil consultatif du Programme de bourses pour la diaspora africaine de Carnegie, tenue à Nairobi en mars 2018, il était donc facile de convaincre Pius de participer davantage aux activités du Conseil.

A la suite de ces discussions, Pius fut invité à la 15ème Assemblée générale avec la tâche explicite d’observateur de l’Assemblée et de soumettre un article critique sur les débats. Pius a été frappé par la tension entre sciences sociales et sciences humaines à l’Assemblée générale, et a offert de soutenir les conversations interdisciplinaires encouragées par le Conseil. Il était sur le point de soumettre cet article critique à une chronique hebdomadaire publiée dans quatre journaux différents. Il était également sur le point de déposer une version longue de l’article pour publication dans le Bulletin du CODESRIA lorsque la mort nous a privés de ce privilège rare.

Pius venait également d’accepter de soutenir le Conseil en tant que personne-ressource de l’atelier méthodologique et d’écriture scientifique de l’Initiative de Recherche pour la Construction du sens (MRI) qui doit se tenir à Abidjan (Côte d’Ivoire), du 1 au 5 avril 2019. En outre, il avait accepté de faire partie de l’équipe scientifique du programme du CODESRIA d’appui de la diaspora africaine aux universités africaines, programme financé par la Carnegie Corporation de New York. Pius l’infatigable travailleur, venait également de constituer et diriger une nouvelle équipe dans le cadre d’un projet sur l’enseignement supérieur soutenu par Carnegie. Cette catastrophe nous a, sans nul doute, privé d’un collègue jeune, énergique et « turbulent », qui par sa présence, nous a élevés et conféré une orientation à notre travail.

Sur le plan intellectuel, Pius a toujours été un savant africain fier ; celui qui croyait en l’excellence et rejetait fermement la médiocrité de la recherche africaine. Il a, avec véhémence, critiqué ceux qui considéraient l’érudition africaine comme médiocre simplement parce que produite par des Africains. Il a élevé la position de l’Afrique dans l’industrie mondiale de la connaissance en étant prolifique tout en préservant la qualité, et en insistant pour représenter l’Afrique à partir d’une perspective africaine. Pour lui, il n’y avait aucune contradiction dans le fait qu’il était basé au Canada. En fait, son considérable travail en tant que directeur de l’Institut d’études africaines de l’Université Carleton est un élément clé de sa contribution à l’Université Carleton. Beaucoup auront remarqué que Pius était particulièrement passionné par le mentorat d’étudiants de troisième cycle, notamment en Afrique. Il a beaucoup voyagé sur le continent, organisant des ateliers de troisième cycle au Nigeria, au Ghana, au Kenya et en Afrique du Sud. Il a également créé un salon doctoral africain, une plate-forme virtuelle de mentorat, de dialogue et de partage d’opportunités sur Facebook, offrant aux jeunes universitaires un point de rencontre rare par-delà les frontières géographiques et de la recherche. Ce salon doctoral a connu un succès fulgurant en très peu de temps.

C’est pour toutes ces raisons qu’en 2010, il a remporté le premier prix Penguin pour l’écriture africaine dans la catégorie documentaire et qu’il s’est vu décerner le prestigieux prix de leadership du Bureau canadien de l’éducation internationale en 2017.

Pius n’a jamais été un érudit de tour d’ivoire, s’il en existait. Il était désireux de s’engager en politique, en particulier dans son Nigéria bien-aimé. Important contributeur et chroniqueur de Sahara Reporters, il était aussi cinglant pour les faiblesses de son pays en matière de leadership que généreux dans sa recherche de solutions. Il était volontaire dans son engagement sur la scène politique et dans ses recherches universitaires. Important contributeur de la Vision 2063 de l’Union africaine, Pius a également entrepris de la faire connaitre dans ses enseignements. Il est révélateur que son dernier voyage sur le continent ait été, entre autres, à une réunion de l’UA-ECOSOCC. Ainsi, ce savant, militant et fils de l’Afrique meurt au service d’une nouvelle vision de l’Afrique. L’accident d’avion l’a peut-être interrompue, mais l’œuvre du Professeur Pius Adesanmi vivra au travers de ses nombreux écrits et, surtout, grâce au vaste réseau d’études et d’activisme qu’il a lancé pendant son séjour parmi nous. Bon voyage, Pius.