Council for the Development of Social Science Research in Africa
Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique
Conselho para o Desenvolvimento da Pesquisa em Ciências Sociais em África
مجلس تنمية البحوث الإجتماعية في أفريقيا


Tribute to professor Ernest Wamba dia Wamba

Par Jacques TSHIBWABWA KUDITSHINI

Une fois de plus, la terre africaine, et congolaise en particulier, s’ouvre pour se refermer à jamais sur un des nôtres : le professeur Ernest Wamba dia Wamba est parti. Il a succombé ce 15 juillet 2020 à Kinshasa de suite d’une implacable maladie (la COVID-19) contre laquelle la science est jusqu’à présent restée impuissante. J’adresse au penseur sublime que nous ne reverrons plus un suprême hommage et à sa mémoire le profond témoignage de ma vive reconnaissance.

Une fois de plus, la science est encore en deuil. Les sciences sociales et les humanités africaines assistent, impuissantes, à la chute d’un de ses baobabs. Il semble en effet qu’une fatalité inexorable pèse sur les scientifiques africains en ce moment, semant le deuil et la consternation au sein d’une communauté intellectuelle déjà si éprouvée. Après la perte de trois membres éminents de notre collectivité (Samir Amin, Thandika Mkandawire, Kazadi Nduba), lequel d’entre nous eût pu se douter qu’un autre dénouement fatal de grande envergure était si proche ? Mais hélas ! C’était sans compter avec la mort qui a fait encore son œuvre et qui, visiblement, ne sélectionne ce dernier temps ses victimes que dans la classe des monstres sacrés.

Une fois de plus, la mort a fauché. La mort continue donc de faucher autour de nous à coup redoublés, et elle fauche vite dans nos rangs, prenant les meilleurs parmi nous, et particulièrement parmi nos érudits. Le professeur Ernest Wamba dia Wamba était en effet un autre prodigieux érudit, un autre monstre sacré. La République Démocratique du Congo, le CODESRIA et l’Afrique pleurent donc un de ses chercheurs les plus illustres, un de ceux qui ont fait rayonner au loin leur prestige et leur renommée. Mentor et formateur, il compte à son actif plusieurs anciens étudiants devenus des hauts cadres, des hauts fonctionnaires, des grands hommes d’Etat et d’éminents chercheurs qui se recrutent partout dans le monde et qui lui seront à jamais reconnaissants pour l’incomparable éclat qu’il a jeté sur leurs vies professionnelles et sur leurs carrières académiques, par ses enseignements magistraux et créateurs.

Une fois de plus, les différents hauts lieux de l’enseignement académique perdent un autre puissant cerveau, une autre puissante intelligence. Ernest Wamba dia Wamba a été un missionnaire de la science et avait une grande expérience d’enseignement du niveau universitaire. Il a officié comme professeur en RDC, à University of Dar-es- Salaam, à Brandeis University, à Harvard University, à Boston College et à State University of New York. Les cours qu’il a enseignés dans ces différentes universités couvrent des matières qui vont de l’histoire du capitalisme et de l’impérialisme (une sorte d’histoire mondiale du point de vue africain) à l’enseignement des philosophies et religions africaines, en passant par l’histoire de l’Afrique centrale, la théorie/science de l’histoire, l’histoire de l’anthropologie et l’économie politique du tiers-monde.

Il a également rendu au CODESRIA les plus éminents services. Le CODESRIA, qui est aujourd’hui le plus important think tank de l’Afrique, perd donc, une fois de plus, un de ses emblématiques présidents. Le professeur Ernest Wamba dia Wamba a été, en effet, président du Comité Exécutif du CODESRIA de 1992 à 1995 et à ce titre, il est parmi les personnalités qui ont participé à l’édification de cette institution panafricaine de production et de diffusion des connaissances, et à la consolidation d’un espace académique original sur le continent africain. Lors de la séance d’ouverture de la cérémonie marquant les 20 ans d’existence physique et intellectuelle du CODESRIA en 1993, cet historien de formation, alors président du comité exécutif du CODESRIA comme indiqué ci-dessus, déclarait qu’« avec le CODESRIA nous assistons à l’émergence d’un paradigme panafricain des sciences sociales avec des valeurs politiques, idéologiques et philosophiques de plus en plus affirmées qui s’appuient intelligemment sur les forces scientifiques précédemment produites ».
Il est important de toujours mettre en évidence le rôle de pionnier que ces bâtisseurs du passé ont joué dans le rayonnement du CODESRIA et des sciences sociales et humaines africaines. En effet, sans l’abnégation et la volonté des personnalités telles que Wamba dia Wamba, le Conseil n’aurait certainement pas réussi à meubler son énorme bilan et à faire progresser son agenda programmatique. Il n’est pas en effet possible de convoquer dans nos débats l’origine, l’évolution, la consolidation et la trajectoire du CODESRIA en termes d’exploitation et de conduite de ses activités et programmes (tels que les instituts, les campus des sciences sociales, les ateliers méthodologiques, les assemblées générales, les colloques, les conférences, les symposia, les ateliers d’écriture scientifique, les programmes de mentorat, etc), sans prendre en charge à la fois la dynamique structurelle du Conseil ainsi que les logiques, pratiques et actions des acteurs qui ont présidé à sa destinée. C’est pourquoi il apparaît nécessaire que les témoins du passé et du présent puissent rendre justice, puissent rendre hommage à ceux qui, comme Ernest Wamba dia Wamba, ont lutté pour l’émancipation de la pensée et de la vérité scientifique à travers des structures de connaissance telles que le CODESRIA.
La haute valeur intellectuelle et morale de celui dont nous déplorons la perte se devinait souvent sous le voile d’une modestie extrême. Et pourtant, du haut de ses hautes facultés, il a embrassé tant de domaines d’études et remué tant d’idées. Il a énormément contribué aux débats dans les domaines de l’histoire politique et de la théorie politique, mais un regard espiègle et approfondi sur ses écrits renseigne que des domaines tels que l’historiographie, l’histoire des luttes et mouvements de libération, la sociohistoire, la sociologie historique du politique et les questions de développement et de démocratisation n’ont pas échappé à sa vigilance et à son écriture scientifique.

Comme la plupart d’icônes de son acabit qui s’adossent à une culture encyclopédique, le professeur Ernest Wamba dia Wamba n’a pas été insensible aux questions portant sur les enjeux épistémologiques et méthodologiques des sciences sociales et des humanités et comme il était également philosophe, il a exploré ce domaine d’étude et a même été, de 1985 à 1998, co-fondateur et président de Dar-es-Salaam Philosophical Club (Club de Philosophie de Dar-es-Salaam) (DAPHIC). Sa grande familiarité avec les questions relatives à la philosophie africaine lui a valu le Prix Prince Claus qu’il a reçu en 1992 pour « Culture et Développement », en reconnaissance de sa contribution académique au développement de la philosophie Africaine. Il s’est donc affiché, dans sa pratique de la science, comme un véritable adepte de la transgression des frontières disciplinaires.
Le professeur Wamba dia Wamba laisse donc derrière lui une œuvre scientifique immense et ce n’est certes pas le moment ni le lieu de discuter et d’analyser cette œuvre monumentale. Il est l’auteur de plusieurs articles publiés dans des revues et journaux scientifiques de haute facture, ainsi que des chapitres dans des livres, sur divers domaines. Mais parmi ses principaux travaux, deux livres méritent d’être soulignés, comme l’a si bien rappelé Jean-Pierre Bat du journal Libération dans son article consacré à Wamba dia Wamba. Il s’agit de l’ouvrage collectif intitulé African Studies in Social Movements and Democracy (CODESRIA, 1995) dont il a assuré la co-direction avec le professeur Mahmoud Mamdani (Makerere University et Columbia University) ; ainsi que African Declaration against Genocide, cosigné en 1997 avec son ami et collègue congolais Jacques Depelchin.

Le célèbre historien congolais était membre de plusieurs sociétés savantes et organisations académiques. Il avait une grande expérience des conférences internationales qu’il a données dans plusieurs universités du monde (USA, Europe, Afrique, Brésil).

Je ne peux pas clore ce mot sans évoquer l’importance que l’illustre disparu accordait à la relation entre le savoir et le pouvoir ou à la dialectique savoir/pouvoir. « Les considérations scientifiques ne sont pas impliquées dans la structure et l’organisation du travail, surtout politique », déclarait-il lors d’une interview parue dans un des bulletins du CODESRIA. Il faut que « le processus politique soit influencé par le scientifique. Et pourtant, l’académique chez nous, disait-il, ne parvient pas à aider à changer le monde parce qu’il ne parvient pas à convaincre le politique de la nécessité de l’Université par exemple, c’est-à-dire de la nécessité de son travail intellectuel ». Et à la question qu’il se posait lui-même de savoir : comment mettre politiquement la science au pouvoir dans la société ? Il a proposé un double encadrement scientifique du peuple et celui du politique comme une possibilité à envisager pour « intellectualiser la politique » ou « scientifiser la politique », si je peux m’exprimer en ces termes.

Cette thématique constitue un véritable programme de recherche que nous lègue le professeur Wamba dia Wamba. Il appartient, à mon avis, aux chercheurs de la troisième et de la quatrième génération de prendre en charge cette question et de la reproblématiser à la lumière des dynamiques sociales à l’œuvre en vue d’esquisser une réflexion théorique et méthodologique largement plurielle fondée sur des bases empiriques. Il faut d’ailleurs faire remarquer, de manière générale, que les différentes pertes des chercheurs de la première génération de la carrure du professeur Wamba dia Wamba, mettent une pression énorme sur les chercheurs de la troisième génération (et de la quatrième) dans la mesure où il s’agit des disparitions qui créent un vide qu’il convient de combler pour que les sciences sociales et humaines africaines conservent leurs standards internationaux et que la voix africaine de la recherche continue à être portée sur l’espace scientifique mondial.

Puisse la famille du professeur Ernest Wamba dia Wamba désolée trouver une consolation dans les regrets unanimes qu’il laisse derrière lui et dans le suprême hommage que nous lui rendons ce jour.

Fait à Kinshasa, le 21 juillet 2020

Jacques TSHIBWABWA KUDITSHINI
Université de Kinshasa
Membre du Comité Exécutif du CODESRIA